Fondeur d'origine Suisse, protestant, député, ami des arts : Jean-Simon Voruz acheta Briord aux enchères en 1885 pour son petit-fils, et sauva le domaine.
Quand Jean-Simon Voruz acquiert Briord aux enchères le 25 novembre 1885, le domaine sort d'un quart de siècle d'orages — la mauvaise affaire du Comte Pelet de Lautrec, les procès en cascade, les emprunts hypothécaires du Crédit Foncier, la vente dispersée du mobilier. Le château est encore debout, mais il a besoin d'un maître qui le relève. Jean-Simon Voruz est cet homme.
Industriel parvenu au sommet de la société nantaise, fondeur de génie, conseiller municipal, député, consul de Suisse, Légion d'honneur, il a soixante-quinze ans quand il entre dans la cour de Briord.
Il reste onze ans à y vivre, à y transformer, à y restaurer — et c'est à Briord qu'il meurt, le 25 octobre 1896, « frappé presque debout » au retour d'une promenade.
La famille Voruz est originaire de la Suisse alémanique protestante. À la fin de l'Ancien Régime, deux frères — Pierre-Siméon et Jean-Samuel Voruz — s'installent à Paimbœuf et à Nantes pour y exercer leur métier de fondeur. Ils fournissent la Marine et les chantiers navals de la Basse-Loire. Pendant la Révolution, ils continuent d'approvisionner le gouvernement en canons et fusils depuis leurs petits ateliers nantais ; sous la Restauration, ils diversifient leur activité avec la fonte de cloches.
À la mort de Jean-Samuel en 1827, ses deux fils reprennent l'entreprise et l'installent deux ans plus tard dans le quartier de Launay, rue Linné. En juillet 1830, les deux frères prennent part aux Trois Glorieuses et sont blessés ; Henri, le cadet, meurt peu après.
Jean-Simon, qui reste seul à la tête de l'entreprise, est né à Nantes. Il a la qualification d'ingénieur mécanicien et dirige désormais une fonderie de cuivre et de bronze importante, comprenant douze fourneaux.
Dans les années suivantes, Voruz spécialise son activité dans le fer. Le développement du chemin de fer, des machines à vapeur, des structures métalliques urbaines ouvre un âge d'or, et Voruz entend en profiter. Il installe une seconde usine dans l'île de la Prairie au Duc, et fait de son établissement — sous la raison sociale « J. Voruz Aîné » — le principal établissement métallurgique de l'Ouest, employant jusqu'à 1 600 ouvriers.
Le catalogue de production est immense. On y fond du matériel pour les chemins de fer, pour l'agriculture, pour l'artillerie — canons et mitrailleuses, d'abord destinés aux Sudistes américains pendant la guerre de Sécession, puis au gouvernement français pendant la guerre franco-prussienne de 1870. On y fond des plaques d'égout que l'on retrouve partout en France. Et surtout, Voruz se distingue dans la fonderie d'art.
Sortent de ses ateliers les candélabres du pont Saint-Michel, l'escalier du passage Pommeraye, les statues de la fontaine de la place Royale, la statue d'Adolphe Billault (autrefois place Aristide-Briand), celle de Sainte Anne sur la butte du même nom, ou encore les statues ornant le palais de justice. Nantes, dans ses rues et sur ses places, porte l'empreinte de Voruz.
Et au-delà de tout, l'exceptionnelle statue d'Ebée et de Jupiter, déesse fièrement exposée dans la cour d'honneur du château de Briord, et dont Eric et ses amis, les Volontaires de Charette, ne manqueront pas de vous dévoiler l'incroyable secret lors de votre visite.
Jean-Simon Voruz n'est pas un industriel isolé dans ses ateliers. Il s'engage très tôt dans la vie publique nantaise. Dès 1840, il est membre du conseil des prud'hommes de Nantes, qu'il préside jusqu'en 1849. Le 18 mars 1848, il demande et obtient sa naturalisation française — la famille avait conservé jusque-là la nationalité suisse.
Il cumule alors les mandats : conseiller municipal de Nantes de 1848 à 1865 (adjoint au maire 1848-1851), député au Corps législatif de 1859 à 1863, membre de la chambre de commerce dès 1845, président de cette même chambre de 1865 à 1867. De 1877 à 1893, il exerce les fonctions de consul de la Confédération helvétique à Nantes. Il est aussi l'un des fondateurs de la société et de l'école industrielle de Nantes, membre de la Société académique, président de la Compagnie de Bretagne, de la Commission d'études du canal maritime de Nantes à la mer. Il possède à Aigrefeuille une ferme pilote et est élu maire d'Aigrefeuille en 1881.
De confession protestante, Voruz est membre du consistoire de Nantes depuis 1847. Cette fidélité à la foi réformée transmise par sa famille suisse marque toute sa vie. Ses décorations accompagnent ce parcours : croix de Juillet, chevalier de la Légion d'honneur en 1861 (à l'occasion de l'exposition nationale de Nantes), chevalier des ordres étrangers du Dannebrog (Danemark) et du Christ (Portugal).
Voruz rachète Briord pour son petit-fils Jean-Baptiste Étienne, orphelin mineur dont il est le tuteur. Le notaire Jamont avait évoqué le domaine dès mars 1877, l'estimant alors à deux millions de francs pour un revenu annuel de 600 000 francs — avant que les emprunts hypothécaires de la comtesse de Lautrec ne précipitent la dévaluation. Une première acquisition partielle intervient le 24 avril 1882. C'est désormais le notaire de Vue, Maître Jaguelin, qui prépare l'adjudication.
Trois cahiers des charges successifs (7 avril 1882, 17 mai et 8 juillet 1885) précèdent l'acte d'adjudication signé le 25 novembre 1885. Jean-Baptiste Étienne, âgé de 15 ans et représenté par son tuteur et grand-père, se rend acquéreur du château, des bois, des étangs et des métairies — 250 hectares 96 ares — pour la somme de 530 000 francs, soit environ le tiers de la valeur estimée.
Après défalcation des créances (230 000 francs pour le Crédit foncier, 20 000 pour le sieur Padioleau, 18 000 pour Francheteau et Civel, 90 000 pour le sieur Poirier, et 110 000 déjà avancés), la comtesse de Lautrec ne touche en réalité que 62 000 francs. La vente comprend les matériels agricoles, le cheptel, et même le mobilier de la chapelle.
Pendant la minorité de son petit-fils, c'est Jean-Simon Voruz qui gère le domaine. Et bien qu'il possède encore son hôtel particulier rue Linné à Nantes et sa villa balnéaire à La Bernerie-en-Retz, il passe à Briord la plus grande partie de son temps. Il fait même rédiger par son beau-frère Auguste Laurant — libraire, historien local, co-auteur d'une histoire de Nantes avec Alfred Lescadieu en 1836, membre de la Société archéologique depuis 1860 — une Historiographie de la châtellenie de Briord, manuscrit de 27 pages daté de 1886, qui puise dans les papiers trouvés sur place.
Les époux Pelet de Lautrec n'avaient apporté à Briord qu'une seule modification notable (hormis l'agrandissement de la Chapelle et de l'aumônerie) : la tour flanquante de 1866 sur la façade postérieure, à la toiture en poivrière d'inspiration médiévale. C'est donc quasiment le château de Joseph Charette de 1771-1774 que Voruz a devant lui. Il commence par achever la décoration de la tour en faisant sculpter les agrafes de la porte et des fenêtres restées brutes. Surtout, il surélève la tour d'un niveau et la fait coiffer d'une toiture en dôme surmonté d'un lanternon. Cette transformation, inscrite dans le style très IIIᵉ République, rattrape l'aspect trapu que la tour donnait à la façade et inscrit dans la pierre la date réelle des travaux : « 1887 » gravée sur le fronton de la lucarne supérieure.
Sur la façade principale, Voruz remplace le garde-corps de la porte-fenêtre de l'étage par un balcon galbé, et reprend la rampe d'escalier. La porte d'entrée est refaite, surmontée d'un mascaron à tête de femme — le portrait d'Emma Louise Voruz, sa fille, mère de Jean-Baptiste Étienne, décédée en 1871 à trente-cinq ans. Les agrafes des fenêtres, les lucarnes (nouveaux oculi plus ovoïdes, enroulements en partie basse), les souches de cheminées, les épis de faîtage en fonte : tout est rénové. On ajoutera plus tard les deux lanternes de fer forgé qui encadrent la porte d'entrée, absentes d'une photographie de 1899.
À l'intérieur, les changements sont tout aussi marquants. Dans le vestibule, des carreaux de ciment remplacent le dallage de pierre sur les repos de l'escalier et le palier. Surtout — et c'est la signature du fondeur — Voruz remplace la rampe d'escalier par une nouvelle œuvre d'art en fer forgé et tôle soudée : canons, barils de poudre, trophées et faisceaux de drapeaux et d'étendards, casque à l'antique, blason muet tenu par deux lions, chiffre monogrammé. Les motifs du départ et des angles sont résolument inspirés de l'Art nouveau. Cette rampe raconte à elle seule l'histoire de la famille, des fonderies et de la réussite sociale. Les parquets à bâtons rompus et les cheminées de marbre ont pu être remplacés ; il subsiste néanmoins à l'étage quelques boiseries d'alcôve et des cheminées d'origine.
Un moteur à pétrole actionne une pompe qui distribue l'eau courante ; le même groupe électrogène électrifie le château. Au sous-sol, un calorifère situé sous le vestibule permet le chauffage de l'étage par des bouches à air chaud placées dans les planchers de la salle à manger, du vestibule et du salon.
Pour mener ces transformations, on peut attribuer selon toute probabilité le rôle de conseil à l'architecte Georges Lafont (1847-1924), grand nom de l'architecture nantaise du tournant du siècle. Lafont fréquente Briord — il y est cité en 1895 lors du rallye-paper — et il est présent aux obsèques de Voruz en 1896. Fondateur et animateur de la société artistique et littéraire Le Clou qui réunit dans son atelier de la rue de la Rosière d'Artois les bourgeois nantais du monde de l'industrie, du négoce et des professions libérales, Lafont est proche de la famille : Fernand Voruz, fils de Jean-Simon, en fait partie, de même que Jean-Baptiste Étienne à partir de 1893.
Parallèlement à Briord, Voruz cultive d'autres attaches. Sa ferme-pilote d'Aigrefeuille, où il est maire depuis 1881, incarne son intérêt pour l'agriculture moderne. Sa villa balnéaire à La Bernerie-en-Retz — dans ce village du Pays de Retz en plein essor touristique à la fin du XIXᵉ siècle — est sa résidence estivale. Mais c'est à Briord qu'il passe le plus clair de son temps dans ses dernières années, comme attaché à cette terre qu'il a rachetée pour les siens.
En 1892, Jean-Simon Voruz quitte la direction de la fonderie. Une société en nom collectif est créée entre son fils Fernand, Eugène Guillet de La Brosse et deux autres industriels sous le nom F. Voruz fils et Cie. La division mécanique sera cédée en 1898 aux établissements de La Brosse et Fouché, qui deviendront en 1909 les Ateliers et Chantiers de Bretagne.
Le 25 octobre 1896, Jean-Simon Voruz meurt à Briord, « frappé presque debout » au retour d'une promenade. Son corps est ramené rue Linné à Nantes. Les obsèques ont lieu le 30 octobre en présence de la famille, du président du tribunal de commerce, de plusieurs adjoints au maire et conseillers municipaux, d'élus, d'artistes, et de représentants des employés de l'usine. Après l'allocution du pasteur au domicile, une cérémonie a lieu au temple protestant de Nantes, suivie de l'inhumation au cimetière de Miséricorde, dans la concession familiale proche du quartier protestant.
La presse locale lui rend hommage. « Pendant près d'un demi-siècle, M. Voruz avait été à la tête de l'industrie nantaise. Esprit libéral dans tous les sens du mot, il jouissait d'une considération universelle et inspirait à tous ceux qui le connaissaient l'estime la plus profonde. Il avait donné ce spectacle digne d'admiration et de sympathie d'un travailleur arrivé par ses seuls efforts : il était vraiment le fils de ses œuvres. »
Il laisse une fortune considérable — près de 500 000 francs (l'équivalent d'environ 17 millions d'euros en 2026) , ne comprenant pas la valeur des deux usines (un million et demi soit 45 millions d'euros supplémentaires). Ses héritiers sont son fils Fernand (à la tête de l'entreprise), sa fille Berthe (artiste peintre), et son petit-fils Jean-Baptiste Étienne. Mais Briord n'entre pas dans la succession : c'est désormais le domaine exclusif de ce dernier.
Dans la longue histoire de Briord, Jean-Simon Voruz occupe une place particulière. Il n'y a résidé que onze ans — de 1885 à 1896 — soit moins qu'aucun des autres grands propriétaires du domaine. Mais c'est lui qui en a sauvé l'avenir en le rachetant aux enchères pour son petit-fils, c'est lui qui a donné au château son aspect extérieur définitif (dôme à lanternon de la tour, mascaron de la porte d'entrée, rampe d'escalier aux trophées militaires), c'est lui qui l'a équipé des commodités modernes qui en feront, pour un demi-siècle, une maison à la hauteur de son époque.
Et puis il y a cet autre héritage, plus symbolique : la première pierre gravée lisible de la tour — « 1887 » — marque la date où Briord, après soixante-dix ans de vies précaires (le blocus continental, la faillite Duboisviolette, la transition Pantin, les scandales Pelet), retrouve la stabilité d'une famille, d'une fortune et d'un projet. Quand Voruz meurt « presque debout » au retour d'une promenade sur ses terres, un 25 octobre, le vent qui souffle sur la façade postérieure porte les feuilles mortes du parc jusque dans les douves que Pierre Landais avait creusées quatre cent vingt-sept ans plus tôt. Entre Landais et Voruz, la chaîne des siècles tient — et c'est, entre autres, par la volonté de ce fondeur nantais qu'elle ne s'est pas brisée.