Du drapier de Vitré au trésorier général de Bretagne : Comment Pierre Landais acquit Briord en 1469, le fortifia, et finit pendu à la prairie de Biesse en 1485.
Si l'on veut comprendre pourquoi la Terre de Briord est ce qu'elle est — avec ses douves profondes, son ancienneté, son statut de châtellenie —, il faut remonter à Pierre Landais, le grand personnage qui, au cœur du XVᵉ siècle, acquit le domaine, le fortifia, et fit de Briord une place forte et incontournable du Pays de Retz . Son nom n'est pas de ceux que retient la grande histoire de France, mais en Bretagne, à Nantes, dans les cours de justice du duché, il fut pendant vingt-cinq ans l'un des hommes les plus puissants de la province.
Pierre Landais naît vers 1430 à Vitré, ville marchande importante de la Haute-Bretagne. Ses origines sont modestes mais pas aussi humbles qu'on l'a parfois supposé. Son père Jamet Landais est marchand-drapier, propriétaire de plusieurs maisons à Vitré même et probablement aussi à Availles. Quand il meurt vers 1450, il laisse sa maison de commerce à son fils. Le jeune Pierre commence sa carrière en servant le comte d'Étampes comme garde-robier — fonction domestique modeste mais de confiance, puisqu'il a la charge des vêtements et effets personnels de son maître.
Quand le comte d'Étampes devient duc de Bretagne en 1458 sous le nom de François II, Pierre Landais conserve son office. Le duc est jeune, dépensier, porté au plaisir ; son garde-robier, en revanche, est habile, ambitieux et fortuné. Landais consent de nombreuses avances au souverain, preuve d'une gestion saine de ses propres affaires. Sa récompense : en 1460, à trente ans environ, il obtient « l'office suprême de trésorier général » du duché, qu'il conservera pendant un quart de siècle.
Ses gages annuels — 200 livres de la garde-robe, 500 livres de la Trésorerie — sont arrondis par l'exercice temporaire de plusieurs autres charges à caractère fiscal : recette générale des fouages, recette ordinaire de Rennes, trésorerie des guerres. Mais au-delà de ces gains officiels, Landais tisse méthodiquement un réseau de relations qui lui assurent fidélités et soutiens dans l'administration ducale. Le duché devient son terrain — et, diront ses ennemis, sa proie.
Devenu particulièrement puissant dans un duché dont le souverain est volontiers taxé de faiblesse, Pierre Landais peut mener à sa guise une politique énergique. Sa ligne est claire : « affranchir totalement la Bretagne de la tutelle de plus en plus pressante du royaume de France », et l'ouvrir sur le grand commerce occidental. Il soutient la construction navale ligérienne, protège les négociants, développe les convois de mer qui escortent les nefs emportant vins de Bordeaux et sel guérandais vers l'Angleterre et les Flandres.
Mais cette politique d'émancipation heurte frontalement le chancelier Guillaume Chauvin, homme de vieille noblesse aux sentiments plus francophiles. Entre les deux hommes, la rivalité est autant idéologique qu'affective : Chauvin entend défendre à tout prix sa place de premier conseiller du duc. L'affrontement dure des années. En 1481, Landais obtient l'arrestation du chancelier ; Chauvin meurt en prison trois ans plus tard, dans des conditions lamentables.
Parallèlement à sa carrière politique, Landais continue d'exercer la banque et le commerce. Sa liste de propriétés foncières est impressionnante : trois maisons au faubourg du Rachapt (Vitré) et une autre rue Baudrairie (Vitré) , l'hôtel de la Garde-robe rue Saint-Yves à Rennes, l'hôtel de Briord à Nantes et le manoir de la Papotière à Doulon. Dans la sénéchaussée de Nantes, les fiefs des Ponts, de la Sauzaie et de Trentemoult. Aux limites de l'agglomération : la châtellenie de Briord au Port-Saint-Père, l'île de Groye en Loire, des terres au Plessis-Grimaud, à Lucinière, à la Jaguère en Rezé, la seigneurie du Loroux-Bottereau — « châtellenie ancienne et de grand revenu » dotée par le duc de trois nouvelles foires annuelles en 1478.
Pour ce qui concerne Briord, la chronologie est précise. Au mois de février 1469, Jeanne Mauffras, veuve de Jean Labbé (chambellan du duc François Iᵉʳ et grand-maître de l'artillerie qui avait acquis Briord vers 1444), cède la seigneurie à Pierre Landais. Le 5 décembre 1469, Landais en rend aveu au duc. C'est sans conteste cet acte qui va asseoir la puissance féodale de Briord : car Landais obtient aussitôt du duc — qui ne lui refuse rien — le droit de fortifier sa « maison et manoir » avec « pont-leveix et douves déffensables ». L'aveu de 1478 mentionne clairement que Landais a déjà fait « douver, clorre et fortiffier, par forme de douves et fossez » la maison de Briord, « située en païs marchois et jouxte la frontière » du Poitou.
L'aveu détaille aussi les revenus de cette châtellenie : 133 livres de rapport annuel provenant des cens, de l'exploitation de 120 journaux de bois, des prés, des étangs, des droits féodaux, auquel s'ajoute le produit de 300 hommées de vigne, des six métairies, des pêcheries. Il invite par ailleurs son maître à venir y chasser en toutes saisons les « bestes rouges, fauves et noires dont la terre est bien peuplée ». On devine chez Landais une arrière-pensée : faire de Briord, à l'écart de Nantes mais proche, un possible refuge en cas de disgrâce.
En parallèle de la châtellenie rurale, Landais possède à Nantes même un hôtel qu'il acquiert en 1473 de l'abbaye de Villeneuve, et qui portera lui aussi le nom de Briord : c'est lui qui donnera son nom à la rue (l'actuelle rue de Briord).
Situé au 9 de la rue, l'hôtel offrait un logis en façade à quatre niveaux, un vaste porche donnant accès à une cour intérieure, un logis arrière à trois niveaux, et — au nord — une vaste salle sous charpente servant à la Trésorerie. Landais fait sculpter ses armoiries dans la pierre : « de gueules à trois badelaires ou poignards d'argent posés en pal ». Une inscription, repérée plus tard, indique : « Hôtel de Briord. Pierre Landais, trésorier de François II, a fait bâtir cet hôtel. M CCCC LXX VII. »
Par la suite, l'hôtel sera confisqué par le duc de Mercœur, habité par sa veuve, puis transformé pour héberger les pères jésuites pendant un siècle (1669-1762) ; il y sera fait les premières observations astronomiques scientifiques à Nantes. Par la suite atelier de bourellerie, puis atelier du tapissier Leglas-Maurice, enfin annexe des magasins Decré, le bâtiment — aujourd'hui très dénaturé — a retrouvé une destination de résidence.
Mais à Nantes, la fortune tourne. En 1484, Landais échappe de peu à un premier guet-apens des seigneurs bretons. L'année suivante, il est arrêté dans la chambre même du duc, malgré les protestations de ce dernier, au terme d'un complot aristocratique particulièrement bien organisé. Le simulacre de procès qui suit se solde par une condamnation à mort.
Le 19 juillet 1485, Pierre Landais est pendu à la prairie de Biesse à Nantes. Il a cinquante-cinq ans environ.
La postérité a longtemps été cruelle avec Pierre Landais. Ses origines modestes, son anoblissement récent (il avait été anobli en 1460 en même temps que nommé trésorier général), sa morgue de parvenu, l'emprise qu'il exerçait sur le duc ont exaspéré ses contemporains. On en a fait un tyran, un ambitieux cupide, le responsable de tous les maux de la fin du règne de François II. La mise au point objective de l'historien Jean-Pierre Leguay permet aujourd'hui de dépassionner le débat et de voir le trésorier général sous un jour assez proche de la réalité : Un technocrate avant la lettre, efficace, ambitieux, certes, mais pas pire que d'autres serviteurs de l'État en ce siècle.
À la mort de Pierre Landais, ses biens échoient en majeure partie à sa fille unique, Françoise Landais, qu'il avait eue de Jeanne de Moussy. Françoise a épousé Arthur L'Épervier, seigneur de la Bouvardière, grand-veneur de Bretagne. Leur fils François L'Épervier, capitaine de Nantes, épousera Anne de Gouyon-Matignon (morte en 1515) ; devenu veuf, il entrera en 1516 chez les Frères prêcheurs (Dominicains) dont il deviendra prieur au couvent nantais, et mourra en 1555.
De François L'Épervier naîtra une fille, Bonaventure L'Épervier, qui épousera François de La Noue, seigneur de la Noue et de Chavannes, baron de Sançay. De cette union naîtra le célèbre capitaine huguenot La Noue « Bras-de-fer » — compagnon d'armes d'Henri IV, auteur de traités d'art militaire, qu'Henri IV qualifiera de « grand homme de guerre et plus grand homme de bien ». Sa mère rend aveu de la seigneurie en 1533, puis s'en débarrasse rapidement au profit de Jean des Rouxières, qui en rend aveu au roi en 1567.
La descendance directe de Pierre Landais, loin d'être éliminée de la haute société bretonne, obtint donc sa revanche par la parenté collatérale : les familles Guibé et Hamon du Bouvet, alliées aux Landais, cumulèrent au début du XVIᵉ siècle évêchés (Tréguier, Rennes, Nantes, Saint-Pol-de-Léon, Dol, Vannes), charges de cour et commandements militaires.
De sa propre sœur, Olive Landais, mariée à Adenet Guibé, descendaient pas moins de trois frères évêques dont un cardinal.
De l'édifice que Pierre Landais fit construire ou fortifier à Briord, rien ou presque n'est parvenu jusqu'à nous — sauf les douves. Une étude minutieuse des inventaires et des aveux permet de supposer un quadrilatère entouré de douves vives, à l'emplacement exact du château actuel : un logis en fond de cour à fenêtres à meneaux, portes en accolade, hautes lucarnes aux gâbles ornés de fleurons, tourelle(s) d'escalier à pans coupés et toit en poivrière ; deux ailes de communs en retour d'angle (écuries, logements, locaux de fonction) ; muraille avec porte et pont-levis. Il y existait aussi une « petite chapelle de la cour », attestée dans un document de 1793, dont on ne connaît pas l'emplacement exact.
Le logis de Briord a disparu du centre de ce qui est devenu la cour d'honneur, après que Joseph Charette le fit reconstruire en 1770, sous la forme du magnifique château de style néo-classique que nous connaissons aujourd'hui. Une grande partie des communs de originaux de Landais ont subsisté jusqu'à la Restauration, avant de devenir le "village de Briord" tel que nous le voyons de nos jours.
À Nantes, une rue porte le nom de Landais, non loin du lieu de son supplice. À Vitré, sa ville natale, un manoir urbain rappelle son nom. Dans la basilique Notre-Dame de Vitré, une clé de voûte porte ses armoiries. À Briord, ce sont les douves profondes — encore visibles aujourd'hui — qui constituent l'héritage le plus tangible.
Quand Joseph Charette construisit le château actuel à partir de 1770, en léger retrait du manoir médiéval en utilisant la douve nord comme fondation, il conserva les trois-quarts de ces douves puis les intégra à sa composition classique. Elles sont aujourd'hui, avec peut-être quelques murs dissimulés dans les soubassements, le plus ancien élément visible de la Terre de Briord.
De tous les maîtres de Briord, Pierre Landais est celui qui — malgré la distance des siècles — a peut-être laissé la trace la plus matérielle. Les Rezay avant lui n'avaient qu'une simple terre ; les L'Espinay après lui recevront un domaine déjà fortement structuré ; les Charette reconstruiront tout. Mais les douves, elles, demeurent. Elles sont peut-être le plus ancien héritage visible de ce fils de drapier de Vitré devenu, pour un quart de siècle, le véritable maître de la Bretagne — et qui choisit cette terre du Pays de Retz, à quelques lieues au sud de Nantes, pour inscrire son nom dans la pierre.