Terre de Briord

Les Dubois-Violette

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Associés de Thomas Dobrée, pionniers du commerce nantais vers la Chine, maîtres de Briord de 1800 à 1833 : le père fut Jean-Anne et le fils Jean-Anne-Thomas.

Un négociant à Briord

Entre les Charette de l'Ancien Régime et les Voruz-Étienne de la fin du XIXᵉ siècle, la Terre de Briord a connu, pendant le premier tiers du XIXᵉ siècle, un propriétaire à la trajectoire singulière : Jean-Anne-Thomas Dubois-Violette, négociant nantais, associé de Thomas Dobrée pour le commerce avec la Chine, entrepreneur dans plusieurs domaines, malheureux en affaires. C'est à Briord qu'il se retire après sa première faillite, c'est depuis Briord qu'il dirige à partir de 1820 les opérations du Fils de France vers Canton, c'est à Briord qu'il tente des innovations agricoles et industrielles, et c'est Briord, enfin, qu'il devra vendre en 1833 après sa seconde faillite. Pendant trente-trois ans, les Duboisviolette — le père puis le fils — ont fait du domaine le centre d'une des aventures entrepreneuriales les plus audacieuses du négoce nantais sous le Premier Empire et la Restauration.

La maison de commerce Duboisviolette

La famille Duboisviolette (on écrira aussi Dubois-Violette selon les documents) est originaire de Saint-Malo et déjà liée au monde du commerce et de la marine à la veille de la Révolution. Le père de Jean-Anne Duboisviolette a été trésorier de la Marine ; plusieurs de ses cousins sont capitaines de navires et marchands. En 1773, Jean-Anne Duboisviolette — le père — vient s'installer à Nantes, s'établit au 2 quai Forbin (actuel quai Duguay-Trouin) sur l'île Feydeau, et s'associe à la famille Genevois, originaire de Pornic. Sous la raison sociale « Duboisviollette et Genevois », il arme treize navires de 1773 à 1778 représentant 2 690 tonneaux. Parmi eux, deux voyages négriers, tous deux des échecs commerciaux sévères (révolte à bord et 20 morts pour l'un ; mort du capitaine et condamnation du navire pour l'autre).

Duboisviolette cesse alors la traite.

En 1783, il change d'associé et s'unit au consul du Danemark Joachim Möller, sous la raison sociale « Duboisviollette et Möller ». Ils réalisent sept armements ensemble. L'amitié se double de liens familiaux : en 1788, Duboisviolette est parrain de Frédérique, fille de Möller et de Christiana Paschen, laquelle épousera plus tard Thomas Dobrée. Le fils de Duboisviolette, Jean-Anne-Thomas, né le 24 juillet 1777 de son union avec Jeanne-Anne Doudet, sera plus tard l'associé de ce même Thomas Dobrée. La sœur de Jean-Anne-Thomas, Jeanne-Françoise, épousera en secondes noces Joachim Möller devenu veuf. Tout est lié dans cette société du négoce nantais, par les mariages autant que par les contrats.

Quand la Révolution éclate, Duboisviolette père exerce conjointement avec Möller la charge de consul du Danemark — ce qui lui vaut assignation à résidence dans le département mais n'interrompt pas ses activités. Il se rend acquéreur de biens nationaux en Loire-Atlantique, en Vendée, dans le Maine-et-Loire. Son fils, envoyé à Hambourg « pour apprendre le commerce », effectue aussi un séjour à Copenhague — sans doute chez les Möller.

L'acquisition de Briord (1800)

Duboisviolette rachète Briord. Le domaine avait été mis sous séquestre le 20 juin 1793 comme bien de seconde origine (ayant appartenu à Joseph Charette de Briord, mort le 17 octobre 1792), et adjugé le 11 floréal an VI (30 avril 1798) à un certain sieur Charrier, pour la somme nominale de 4 millions de livres (un million de francs). Mais Charrier n'était qu'un prête-nom : il agissait au nom de l'architecte nantais Jean-Baptiste Buron, lui-même mandaté par Louise du Cambout de Coislin, fille unique de Joseph Charette et héritière légitime du domaine. Louise, dont le mari avait émigré à l'armée des Princes, entendait reconstituer patiemment, par hommes de paille et anciens fermiers, le patrimoine familial confisqué par la Révolution.

Le montage est d'une grande ingéniosité juridique. Les trois quarts du prix ont été payés en mandats dévalués, le reste en écus ; la somme réellement déboursée n'aurait été que de 127 500 francs sur le million nominalement annoncé. Buron lui-même, dans une lettre de mars 1811 adressée à Duboisviolette, précise : « Au fur et à mesure que je faisais acheter, par les métayers, les métairies dont ils jouissaient, je faisais liquider leurs acquisitions conformément à la loi. »

C'est donc le 24 avril 1800 que Duboisviolette se rend officiellement acquéreur de Briord, grâce à une avance de fonds de son ami Joachim Möller. Une convention suit le 17 juillet 1800 entre Madame du Cambout, « fille et unique héritière de feu Joseph Charette Briord », et Jean-Anne Duboisviolette.

De 1800 à 1806, Duboisviolette père rachète ainsi tous les éléments du domaine. Son fils Jean-Anne-Thomas complètera encore de 1822 à 1829.

Le « seigneur » de Briord

Lors de la visite du comte d'Artois à Nantes en 1777, Duboisviolette père avait fait partie de la garde d'honneur de la ville. En 1808, c'est au tour du fils d'accueillir Napoléon Iᵉʳ aux côtés des « jeunes gens des familles les plus riches du commerce, de la noblesse et de la bourgeoisie ». Le 4 juin 1809, le préfet Visscher de Celles le fait nommer au conseil municipal de Nantes ; il participe à la délégation qui se rend à Paris en 1810 féliciter Napoléon pour son mariage avec Marie-Louise. Négociant riche et estimé, il est qualifié par ses pairs de « l'un des négociants les plus éclairés de cette place ».

La fortune immobilière de Duboisviolette, estimée en 1804, est considérable. À Nantes : un hôtel particulier quai de Chézine (actuel quai d'Aiguillon), une maison au bas de l'Hermitage, deux appartements île Feydeau quai Forbin. À Port-Saint-Père : la terre de Briord (310 hectares). À Sainte-Luce-sur-Loire : une maison. Plusieurs prés à Doulon, Brissarthe, Triaize. Des bois à Varannes. En Vendée : la terre de Ludieu (168 ha). En Maine-et-Loire : les domaines du Genetay (42 ha), du Port-l'abbé (187 ha), de la Bideterie (19 ha), de la Bouillé (41 ha). Le tout estimé à 588 760 francs de revenu annuel. Quand on veut saisir l'échelle à laquelle opérait le grand négoce nantais du début du XIXᵉ siècle, Briord est l'un des pièces d'un patrimoine considérable.

Briord et le Fils de France

Mais le blocus continental imposé par Napoléon à partir de 1806, la perte de Saint-Domingue (indépendance d'Haïti proclamée en 1804), les guerres de l'Empire sont catastrophiques pour les négociants nantais. À l'issue d'un procès relatif au navire La Créole de Bordeaux, dont Duboisviolette était consignataire, la faillite est prononcée le 3 mars 1811. Le 9 septembre suivant, il démissionne du conseil municipal. Le 15 octobre 1811, le père meurt au château de Briord. Jean-Anne-Thomas s'installe alors au château, et c'est depuis Briord qu'il va tenter de relancer ses affaires.

Avec l'appui financier de Möller, il arme plusieurs navires pour les Antilles et l'océan Indien. En 1817, il s'embarque lui-même comme subrécargue sur la Licorne — navire mis à disposition par le gouvernement pour développer l'influence commerciale française vers les Indes. Le voyage, qui passe par l'île Maurice, Pondichéry, Calcutta, le convainc : « J'aurai peut-être été le premier instrument d'un vaste commerce de l'Inde à Nantes », écrit-il à son retour.

Mais c'est vers la Chine qu'il faut aller. Duboisviolette pousse alors Dobrée à construire un grand navire long-courrier spécialement destiné à l'Extrême-Orient. Lancé en 1818 en présence du duc d'Angoulême (fils de Charles X), le Fils de France quitte Nantes le 4 juin 1818 à destination de Canton, emportant 850 tonneaux de vins, alcools, fers, fonte, cordes, câbles. Duboisviolette est du voyage, à nouveau subrécargue. L'aller-retour dure un an jour pour jour. La cargaison de retour — thé, cannelle, tissus chinois achetés à Manille et Canton — est revendue à Nantes avec un profit de 42 %, mais le bénéfice net reste modeste.

Le Fils de France est envoyé une seconde fois à Canton, puis à Batavia et La Réunion. Entre 1820 et 1829, Duboisviolette dirige les opérations de son navire depuis Briord. Les voyages suivants sont plus catastrophiques. Les trois derniers voyages (1824-1829) doivent être financés par un emprunt de 200 000 francs sur la terre de Briord elle-même. Le 1ᵉʳ août 1829, le Fils de France est vendu et dépecé à Paimbœuf. La maison de commerce Duboisviolette disparaît de la liste des armateurs nantais.

Des essais innovants à Briord

Retiré à Briord à partir de 1830, Dubois-Violette fait démolir les derniers communs médiévaux du château — vestiges du manoir de Pierre Landais — et poursuit la construction d'un ensemble de bâtiments de service : ce sont ceux qui constituent le "village de Briord aujourd'hui" qui sera achevé, quelques années plus tard par Louis Pantin de la Guère. À Briord, il ne reste pas inactif. Il installe une pépinière où il plante des arbres exotiques ; un catalogue du pépiniériste Noisette (1825) et un ouvrage de Mauny de Mornay (1842) mentionnent des platanes d'orient (attestés à Briord en 1826) et vraisemblablement des pêchers et orangers d'origine chinoise « Dubois-Violette ». L'Histoire prête aussi à Dubois-Violette d'avoir importé à Briord, les tous premiers pieds de mandarine de Chine (d'ou son nom ...) Le climat trop rude ne permit pas le développement de l'arbuste et Dubois-Violette fit expédier ses pieds survivants sur à Malte. C'est semble t'il depuis cette ile qu'ils revinrent progressivement vers le sud de l'Europe un peu plus tard.

En novembre 1828, une commission de la Société académique de la Loire-Inférieure rend visite à Briord et expose à ses membres les innovations qu'elle y a constatées. Sur 56 hectares de terres labourables, Dubois-Violette a mis en place des « pépinières de la plus belle venue et de la plus grande fraîcheur, ne contenant pas moins de 150 mille sujets », un élevage de 80 bêtes à cornes, autant de cochons de races pures ou croisées — en fait des porcs chinois dont le secrétaire de la Société académique dira en 1838 qu'ils sont « d'un aspect hideux et repoussant » mais qui, croisés avec des races locales, donnent de bons résultats. Surtout, 10 hectares de prairies artificielles (trèfle) servent à l'alimentation du cheptel. Les récoltes de l'année : 10 hectares de betterave à sucre et betteraves champêtres ; 10,5 hectares de pommes de terre ; 2 hectares de choux à vaches ; 0,5 hectare de navets rutabaga ; 0,75 hectare d'oignons. Duboisviolette avait reçu en 1818 une prime de 100 francs pour avoir récolté 580 barriques de pommes de terre.


Huit ans après que Joseph Colin a créé à Nantes la première conserverie alimentaire, Duboisviolette installe à Briord une fabrique de conserves destinées à la nourriture des équipages en mer. Juliennes, légumes, beurre, lait, fruits en bocaux sont embarqués à Paimbœuf. C'est une initiative pionnière : la conserve alimentaire est encore une industrie naissante. Les archives de Nantes conservent un tarif de vente de ces conserves.

La faillite et la vente (1833)

Cependant, la réussite n'est pas au rendez-vous. Les raisons précises de cet échec restent obscures — les sources consultées ne permettent pas de les établir clairement. C'est une nouvelle fois la faillite. Le 4 novembre 1833, Duboisviolette vend le domaine et ses 175,5 hectares à Louis Pantin de La Guère, époux de Marie-Zénobie Jaillard de La Maronnière, pour la somme de 500 000 francs. Mais il se réserve « tous les objets mobiliers et tous les bestiaux ». Les pépinières ne font pas partie de la vente, « sous l'exception d'un assortiment suffisant pour l'usage de la terre ».

Deux mois auparavant, le 16 septembre 1833, Dubois-Violette avait épousé Mélanie Laroche Lucas — sa compagne depuis le début des années 1820, celle qui l'avait soigné à Briord lors des premières crises de paludisme en août 1821. Le témoin du mariage était Thomas Dobrée fils. Les époux quittent Briord pour le château de Grandville tout proche, où ils sont accueillis par leur ancien voisin, le député Aristide Locquet de Grandville.

L'épisode du jeu

C'est à Grandville, un soir de 1836, que se produit l'épisode le plus pittoresque de toute la vie de Dubois-Violette — épisode rapporté par les traditions familiales. Aristide Locquet de Grandville, joueur invétéré comme Dubois-Violette, perd au jeu contre son hôte. À bout de ressources, il en vient à jouer son domaine. La chance, qui avait abandonné Duboisviolette depuis longtemps, lui fait alors un clin d'œil : il gagne Grandville — le château construit six ans plus tôt par les architectes Blon et Amouroux —, les métairies et les terres.

Certains joueurs auraient continué à pousser l'avantage. Dubois-Violette ne le fit pas. Avec panache, il abandonna son gain à celui qui l'avait recueilli dans son infortune. Mais il exigea de Grandville la construction d'une maison qui lui servirait de demeure, justement à mi-chemin entre Grandville et Briord. Une dette de jeu est une dette d'honneur ; Grandville s'exécuta et fit édifier à la Lucerie une belle maison avec parc et jardin anglais, complétée des métairies de la Lucerie et de la Métairie verte. Duboisviolette s'y installa en 1843 avec sa femme, sa petite-nièce Sophie O'Neill, et une douzaine de domestiques.

En 1839, le même Aristide Locquet de Grandville, devenu maire, prit un arrêté interdisant les jeux de hasard sur le territoire de la commune...

La mort à la Lucerie

Le 7 juillet 1856, en sa maison de la Lucerie, Jean-Anne-Thomas Dubois-Violette meurt à l'âge de 79 ans. Il laisse à sa veuve 2 400 francs de meubles, 12 000 francs de reprises matrimoniales, et 3 600 francs représentant les six septuples d'un vieux navire nommé l'Eugène et Pauline. Rêvait-il encore de la Chine ?

Mélanie Laroche Lucas demeure à la Lucerie jusqu'à sa mort, le 6 septembre 1880. La maison de la Lucerie sera démolie en 1900 par le comte de Rochefort (héritier de Grandville), faisant disparaître le souvenir de la fameuse soirée. Il ne reste aujourd'hui, à la Lucerie, qu'un puits de ferronnerie, les murs du potager et les vestiges du jardin anglais.

Briord et l'innovation

Dans l'histoire longue de Briord, Jean-Anne-Thomas Dubois-Violette n'est ni le personnage le plus célèbre ni le plus spectaculaire. Il n'a ni la gravité de Pierre Landais ni le panache de Joseph Charette ni la dimension industrielle de Voruz. Mais il incarne quelque chose de singulier dans l'histoire du domaine : la première tentative de transformer Briord en laboratoire d'expérimentation — agricole (porcs chinois, betteraves à sucre, pommes de terre à la charrue, pépinière exotique) et industrielle (conserverie pionnière). Cette veine d'innovation, bien plus que la rigueur administrative de Joseph Charette ou la fortune des Voruz, marque Briord de son empreinte pour la première moitié du XIXᵉ siècle.

Sur le plan bâti, c'est à Dubois-Violette que l'on doit la démolition des derniers vestiges du manoir médiéval de Pierre Landais — une partie des communs — et la construction de plusieurs bâtiments du village. Autrement dit : c'est lui qui a définitivement refermé, en 1830, le chapitre du XVᵉ siècle commencé trois cent soixante ans plus tôt avec Landais, et ouvert celui du Briord contemporain. Son passage à Briord, bien que court et difficile, n'est donc pas un simple intermède entre Charette et Pantin de La Guère : c'est une strate architecturale et culturelle qui demeure aujourd'hui visible dans la cour du village.

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