Terre de Briord

Jean-Baptiste Etienne

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Petit-fils de Voruz, orphelin à 3 ans, amputé du bras gauche : Jean-Baptiste Étienne fut pendant un demi-siècle le maître d'équipage de Briord, jusqu'à sa mort en 1949.

L'héritier de Briord

Le 22 octobre 1949, dans son hôtel particulier de la rue Linné à Nantes, s'éteint Jean-Baptiste Étienne, « le vieux veneur », dernier propriétaire de Briord avant la période qui nous sépare de la renaissance contemporaine du domaine. Il a soixante-dix-neuf ans. Avec lui disparaît, selon la formule lapidaire du quotidien Ouest-France, « une vieille figure nantaise ». Et avec lui se clôt un demi-siècle pendant lequel Briord aura été, sous son impulsion, l'un des centres de la vénerie bretonne, un lieu de chasse à courre, un laboratoire architectural Art nouveau, et la maison familiale d'un célibataire atypique, bon vivant, excentrique, unanimement connu dans la société nantaise.

L'orphelin de trois ans

Jean-Baptiste Étienne naît en 1870. Il est l'unique enfant de Gustave Étienne, raffineur à Nantes (« pavillon de l'armement Étienne, jaune, bleu et rouge aux initiales JBE »), et d'Emma Louise Voruz, fille de l'industriel Jean-Simon Voruz, qu'il a épousée en 1867. Emma meurt en 1871 à l'âge de trente-cinq ans. Frappé par ce deuil et tombé dans la folie, Gustave la suit dans la tombe moins de deux ans plus tard. Il est dit que Gustave est mort de chagrin. Jean-Baptiste a trois ans. Il est recueilli par son grand-père Jean-Simon Voruz, qui devient son tuteur légal et gérera jusqu'à la majorité de son petit-fils non seulement le patrimoine familial mais aussi le domaine de Briord, racheté pour lui en 1885.

Jean-Baptiste grandit à Briord, dont son grand-père transforme progressivement le château. Il y vit son enfance dans un domaine que Voruz a modernisé (eau courante, électricité, chauffage par calorifère), qu'il a restauré (tour surélevée avec dôme et lanternon, rampe d'escalier aux trophées militaires, mascaron à tête de femme sur la porte), et dont il a fait une demeure moderne à la hauteur de la grande bourgeoisie nantaise de la fin du XIXᵉ siècle.

Son statut d'orphelin le dispense du service militaire. Sa fortune est considérable. Outre l'hôtel rue Linné où sa tante Berthe Voruz réside également, il possède l'habitation de la Prairie-d'Amont à Nantes (héritage paternel), Briord (résidence principale), une propriété à Aigrefeuille, des villas à La Bernerie (Les Roches Grises) et à Pornic (Ker Colo, Villa Isabelle, Les Terrasses), et le château du Vigeant dans la Vienne. Il aura à son service, dit-on, une secrétaire chargée essentiellement de couper les coupons de ses actions pour en toucher les dividendes. Il n'a pas de part active dans l'usine Voruz, gérée par son oncle Fernand et vendue pour sa division mécanique en 1898.

Le bras et le crochet

Un trait physique marque sa silhouette : à la suite d'un accident de chasse à tir dans sa jeunesse — « un camarade descend de cheval avec un fusil armé, le coup part et lui emporte le bras gauche » —, Jean-Baptiste Étienne est amputé et se verra remplacer le bras gauche par un crochet de métal. Désormais, à l'équipage de Briord, les armes à feu seront interdites et l'on servira au couteau de vénerie. Ce crochet deviendra son signe distinctif.

La chronique rapporte une découverte troublante faite bien plus tard, lors de la démolition du « petit château » de la Prairie-d'Amont : les ouvriers trouvèrent au fond d'un placard un bocal de verre rempli de formol dans lequel était conservé le bras gauche du « Petit Étienne » — souvenir de son côté excentrique que Jean-Baptiste aura gardé précieusement.

L'équipage de Briord (1892-1937)

Jean-Baptiste Étienne contracte jeune la passion qui va le définir. En 1891, il apprend que le marquis de Baudry d'Asson désire se séparer de ses chiens. Il en a les moyens : il achète la meute. L'année suivante, en 1892, il fonde son propre équipage — il a tout juste vingt-deux ans. L'Équipage de Briord est né.

Les chiens ont leur base au chenil de Briord de mai à septembre. Quand arrive la saison de la chasse, le piqueux Félix Lardeau et son second Labranche prennent la route, passent le bac au Pellerin et se dirigent vers la forêt du Gâvre, où Jean-Baptiste a acheté une vaste maison de maître avec écuries et communs. C'est là qu'ont lieu les chasses à courre, qui réunissent le marquis de Coislin, de Boisfleury, de Lareinty et de La Haye-Jousselin. La société de chasse est présidée par le comte François de La Rochefoucauld-Bayers, propriétaire de l'équipage de Fresnay (créé en 1884).

En 1900, le comte de La Rochefoucauld est sexagénaire et cherche une relève. Jean-Baptiste Étienne répond présent. La réunion des deux meutes a lieu en 1902 : 120 chiens, dont 60 bâtards Vendéens venus de Baudry-d'Asson, et 60 Saintongeois de Fresnay. Le personnel s'y joint, notamment le piqueux Prosper Guinel et son second Henri Lefeuvre. On porte la livrée bleu de roi avec parements et gilet noir ; les boutons sont dorés, ornés d'une tête de cerf avec la devise « Breiz » (venue de La Rochefoucauld). La devise complète de l'équipage est « Breiz, Rallye Briord, Hardi, en avant ». Et les trompes font entendre dans les sous-bois la sonnerie « La Briord ».

Jusqu'à la Grande Guerre, les équipages chassent en forêts du Gâvre, de Paimpont, de Chinon, de Lanouée, parfois de Domeneche, Plessé ou Vioreau au nord du département, ou de Princé en Pays de Retz. On y courre le cerf et souvent « le cochon » (le sanglier). On y remarque fréquemment deux amazones, les demoiselles Renée et Fanny Marion de Procé.

Au lendemain de la guerre, le comte de La Rochefoucauld est décédé (1918). La question se pose de la suite. « L'on continue », tranche Étienne. L'équipage de Briord poursuit jusqu'en 1937, année où il est « démonté ». Jean-Baptiste Étienne a alors 67 ans ; il raccroche. Le fidèle Prosper Guinel — « une légende dans le domaine de la chasse à courre » — avait pris sa retraite en 1933, à 75 ans. Pendant ces quarante-cinq saisons, on aura chassé par an une dizaine de cerfs et de 30 à 40 sangliers.

Le lieutenant de louveterie

Jean-Baptiste Étienne assume pendant l'entre-deux-guerres la charge de lieutenant de louveterie, auxiliaire bénévole de la puissance publique en matière de gestion de la faune sauvage. Son territoire est vaste : les arrondissements de Paimbœuf, Nantes et Saint-Nazaire (sauf quelques cantons de celui-ci). Il gère aussi son propre domaine de Briord, avec des gardes chasse successifs : Jean-Joseph en 1908, Ollivier en 1934, Albert Menant en 1939. Il est aussi président de l'Association des lieutenants de louveterie de France.

Les archives conservent quelques incidents : en 1910, le piqueux Prosper Guinel retrouve l'un des chiens « la queue coupée, mâchoire fracassée et le corps lardé de quatre coups de couteau » — l'animal spécialisé dans la chasse au blaireau et au chevreuil n'y survit pas. Quelque temps plus tard, le régisseur Jean-Baptiste Bauvineau constate que 32 pieds de vigne de muscadet, greffés, ont été coupés (préjudice 1 800 francs). En 1939, deux jeunes braconniers blessent le garde Albert Menant au cours d'une altercation. Jean-Baptiste Étienne aura suscité quelques rancœurs.

Briord transformé

Le château a déjà été amélioré par son grand-père Voruz ; Jean-Baptiste y apporte encore ses propres modifications. Il fait poser les lanternes de fer forgé au-dessus du perron d'entrée. Surtout, il fait aménager au sous-sol — à l'emplacement de l'ancienne cuisine de Joseph Charette — une vaste salle de chasse, où les équipages peuvent entrer directement avec armes et bottes sans souiller le vestibule et les salons. Sur un sol de carreaux de ciment, une longue table encadrée de chaises à hauts dossiers accueille la compagnie dans un décor néo-gothique : voûte à nervures moulurées, lustre de fer forgé serti autour d'une clé ornementée (dû au ferronnier nantais André Chauvet), cheminée monumentale, boiseries agrémentées de bancs sculptés. Les travaux ont nécessité la reprise partielle ou totale des voûtes d'origine par des voûtes de béton ou des solivages métalliques.

Aux communs s'ajoutent un chenil pour la meute de Briord, une écurie dédiée aux chevaux de chasse, un abreuvoir circulaire et un pédiluve à chevaux.

Le goût de l'exotisme

Voyageur — on a dit qu'il avait ramené d'un séjour en Extrême-Orient une chambre chinoise. Jean-Baptiste Étienne fait monter cette chambre au premier étage de la tour. On y trouve un lit de mariage d'apparat en bois rouge et doré, un miroir et une table de même style, une série de chaises, une armoire à deux battants où pendent des robes de soie brodée, et aux murs trois soieries anciennes brodées. Il est d'ailleurs dit que le château aurait été primé à l'Exposition universelle de 1900 pour sa décoration intérieure — mention qu'il n'a pas été possible de confirmer absolument.

Briord possède aussi son salon Ottoman, avec divan aux montants décorés à l'égyptienne, rideaux et tentures formant tente, tables et poufs. La mode est à l'exotisme ; Briord n'y échappe pas. Un article paru en 1911 dans la revue La vie à la campagne en donne une description imagée. Cette double référence exotique — chambre chinoise et salon Ottoman — rappelle, sans qu'on puisse établir de lien direct, l'Atelier de l'architecte Georges Lafont à Nantes, où se réunissaient les membres du Clou, et dont l'alcôve était aménagée en « salon marocain » au décor orientalisant.

Mondanités

Briord n'est pas qu'un lieu de chasse. On y reçoit. Dès 1895, Jean-Baptiste Étienne, qui possède déjà une « voiture à pétrole », invite le Club des cyclistes de Nantes à un rallye-paper qu'il a tracé lui-même : 13 kilomètres autour de Port-Saint-Père, le 13 octobre. La compagnie porte chandails blancs pour les coureurs et « toilettes fraîches et élégantes » pour les dames. Un lunch au château clôt la journée — « le champagne coule à flot » — et l'architecte Lafont porte un toast « au doyen d'âge, M. Voruz père ».

Le 15 juin 1911, c'est tout le comité de l'aviation — dont Jean-Baptiste Étienne est président — qui est reçu au château. Deux douzaines de notables, dont le maire de Nantes Paul Bellamy, l'ingénieur en chef Michel, l'architecte Éluère, le sieur Pinard. Partis de Nantes en automobiles, ils déjeunent dans la salle à manger du sous-sol et posent devant l'objectif du photographe sur le perron.


En juillet 1930, la Société des gastronomes régionalistes, dont Jean-Baptiste Étienne est membre, tient son congrès à Nantes. Il invite ses confrères à Briord au retour d'une excursion en Pays de Retz. Avec « une aimable courtoisie », il leur offre dans la grande salle à manger « certain malvoisie délectable » accompagné de « délicieux gâteaux dont les gastronomes s'empressèrent de noter la recette ».

L'élu de Port-Saint-Père

En mai 1929, Jean-Baptiste Étienne se présente aux élections municipales de Port-Saint-Père et est élu sur la liste du maire sortant Émile Chocteau. Il est ainsi le second maître de Briord — après Pelet de Lautrec (1871-1874) à siéger officiellement au conseil municipal de la commune qui abrite son domaine.

Il est aussi président (depuis 1911) du Syndicat du canal de Buzay, administrateur de l'Automobile-club de l'Ouest, président d'honneur de la Société du sport nautique de l'Ouest et du Cercle de l'aviron de Nantes, membre fondateur du Syndicat d'initiative de Nantes, président d'honneur de la Saint-Hubert, fondateur en 1888 de la Société des courses de Nantes qu'il préside depuis 1906. Officier du Mérite agricole depuis 1934.

L'occupation et la Légion d'honneur

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Jean-Baptiste Étienne gère Briord à distance, comme ses autres propriétés dont plusieurs ont été réquisitionnées. Le château est occupé un temps par les troupes allemandes ; il demande d'ailleurs une décharge fiscale en décembre 1943 pour n'avoir pu occuper sa propriété !

Par décret du 30 août 1949, il est nommé chevalier de la Légion d'honneur sur proposition du ministre de l'Agriculture. L'état de renseignements le mentionne comme « agriculteur, président de l'Association des lieutenants de louveterie de France ». L'avis précise : « Très important propriétaire terrien, M. Étienne a toujours fait preuve d'une grande activité dans les milieux agricoles de la Loire-Inférieure. Très attaché aux questions d'irrigation, il fonda il y a trente-huit ans le Syndicat du canal de Buzay. […] La moralité de M. Etienne ainsi que son attitude pendant l'occupation permettent son admission dans l'Ordre de la Légion d'honneur. »

Le 12 octobre 1949, il envoie à la Grande chancellerie un courrier nommant son délégué. Mais une brève maladie l'emporte dix jours plus tard — le 22 octobre 1949 — sans qu'il ait pu recevoir la distinction. Son brevet sera signé le 12 janvier 1950, posthume.

La dernière silhouette

L'historien de la vénerie Claude Pédron a laissé de Jean-Baptiste Étienne une dernière image, prise place de la cathédrale à Nantes, un jour d'hiver 1947 :

« Une voiture s'arrête sur le pavé. C'est une Peugeot bleue et noire, des années 30. Un chauffeur en gabardine et leggins met la casquette à la main et ouvre la porte arrière. Un bout de pelisse apparaît, puis un bras sans main, un crochet de métal en tient lieu. Le tout appartient à un homme bien enrobé, à la barbiche blanche, l'œil vif et assuré malgré sa petite taille. "Viens, je vais te présenter…" me glisse à l'oreille un de mes amis, "mon père tire le canard chez lui à Briord". Et c'est ainsi que, grâce à cette rencontre un peu surréaliste, j'ai gardé le souvenir de M. Jean-Baptiste Étienne, figure atypique de la société nantaise et célèbre parmi les veneurs du grand ouest puisqu'il posséda des chiens courants pendant près d'un demi-siècle. »

La fin d'un monde

Avec la disparition de Jean-Baptiste Étienne en 1949, s'achève un chapitre de l'histoire de Briord qui aura duré exactement soixante-quatre ans — de l'acquisition par son grand-père Voruz en 1885 à son décès en 1949 — et qui aura été, sous son impulsion, celui de la chasse à courre, de la vie mondaine, de l'entretien lettré et voyageur d'une demeure qu'il aimait.

Après que le domaine de Briord fut resté, sans véritable projet ou travaux, entre les mains de la famille Say et ses ayant droits, pendant 70 ans, la chaîne se reforme, au XXIᵉ siècle, entre les mains d'Eric Peters, qui en signe la promesse d'achat en juillet 2021 et en devient propriétaire le 12 février 2022.

Sous son impulsion naît le projet Terre de Briord, qui a précisément vocation à préserver et transmettre cette mémoire longue — de Séris de Rezay en 1225 jusqu'à Jean-Baptiste Étienne en 1949. Les trompes de « La Briord » ne résonnent plus dans les sous-bois du Gâvre ; mais leur écho, dans les archives et dans les pierres, a trouvé ceux qui l'entendent encore.

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