De l'autre côté de l'allée principale, faisant face à la chapelle, l'aumônerie de Briord occupe le site d'un oratoire élevé au début du XVIIIe siècle sous l'épiscopat de Mgr de Sanzay. Sous Joseph Charette, son occupant attesté est l'abbé Jean Bouchard, prêtre insermenté, aumônier privé du château, qui périra dans la noyade du 16 novembre 1793 à Nantes. L'édifice a accompagné chaque génération de propriétaires, des L'Espinay à Jean Baptiste Étienne, et forme avec la chapelle en vis-à-vis, un petit organisme architectural indissociable.
Un édifice en vis-à-vis
De l'autre côté de l'allée principale qui mène au château de Briord, faisant face à la chapelle, se dresse un édifice modeste que l'on nomme aujourd'hui l'aumônerie. Cette disposition en vis-à-vis — chapelle d'un côté de l'allée, aumônerie de l'autre — est l'une des particularités architecturales du domaine. Elle date pour l'essentiel du début du XVIIIe siècle, quand un oratoire fut élevé à cet emplacement sous l'épiscopat de Mgr de Sanzay, évêque de Nantes. L'édifice actuel occupe, sinon reprend, ce site fondateur. Pendant plus de deux siècles, il a accueilli le clergé de passage à Briord — chapelains, aumôniers, prêtres invités — et constitué, avec la chapelle qui lui fait face, le petit ensemble cultuel qui complétait l'appareil seigneurial du domaine. En ce siècle des Lumières et sur la terre de Charette, Jean Bouchard, chapelain de Briord, donnait également l'aumône aux plus pauvres du village.
Mgr de Sanzay et l'oratoire
Lavalette de Sanzay fut évêque de Nantes au début du XVIIIe siècle. Sous son épiscopat, un oratoire fut developpé à Briord sur le site de l'aumônerie actuelle. Il est possible que sous une forme plus ancienne encore, un édifice de prière se trouva à cet endroit comme semble l'indiquer de très anciennes gravures. Un oratoire, au sens strict du droit canon d'Ancien Régime, est un lieu de prière privé érigé dans une maison ou à proximité, et autorisé par permission épiscopale : c'était une forme intermédiaire entre la chapelle publique et l'espace domestique, réservée à l'usage de la famille et de ses hôtes. On y célébrait la messe, on y priait, on y recevait la communion lors des grandes solennités.
L'érection d'un oratoire à Briord, donc, reflétait l'importance des L'Espinay puis des Charette dans la paroisse de Port-Saint-Père. À ce moment, la famille de L'Espinay tient encore le domaine — elle l'avait reçu en 1585 par le mariage de Suzanne des Rouxières avec Samuel de L'Espinay — et, après avoir été huguenote au XVIIe siècle (les prénoms Isaac, Samuel, Jacob, Abigaïl, Judith, Isaïe en témoignent), avait abjuré lors de la révocation de l'édit de Nantes en 1685. L'oratoire consacré sous Mgr de Sanzay marque précisément ce retour dans le giron catholique officiel : il signait la normalité religieuse retrouvée.
Le manoir médiéval et la vie cultuelle
Avant l'oratoire, l'organisation religieuse du domaine reposait sur deux structures : la petite chapelle de la cour médiévale (mentionnée encore en 1793 mais sans localisation précise) et la chapellenie du parc dédiée à saint Jacques. Dès 1688, une « chambre des religieux » existait à l'étage du manoir de Pierre Landais ; en 1747, on mentionne la « chambre du prêtre », occupée par le chapelain qui servait aussi de précepteur aux enfants Charette. Les archives montrent une présence ecclésiastique ancienne et stable dans le logis — présence qu'un oratoire complétait à l'extérieur, probablement pour permettre un culte plus large et mieux cadré.
L'aumônerie au temps de Joseph Charette
Joseph Charette de Briord fait reconstruire le château à partir de 1770 — chantier confié vraisemblablement à l'architecte Jean-Baptiste Ceineray, sans qu'aucun document ne le confirme formellement. L'organisation en vis-à-vis chapelle-aumônerie, un peu plus tardive, se déploie lorsqu'il fait édifier, probablement simultanément (sans certitude à date des recherches) la Chapelle et transformer le modeste oratoire, présent de longue date, en l'aumonerie que nous connaissons actuellement. L'aumônerie, comme la chapelle seront agrandies , quasiment un siècle plus tard, par le comte Pelet de Lautrec . Au-delà de la cour qui mène au portail à piliers sculptés, surmonté de la fameuse grille de fer forgé encadrée d'un lion et d'un lévrier, l'ensemble religieux trouve donc la place que nous lui connaissons de nos jours.
Sous Joseph Charette, la vie religieuse du château est dense. Sa fille Louise Anne Françoise, mariée en 1766 à Pierre François du Cambout de Coislin, émigre à l'étranger après 1789. Joseph Charette, lui, reste à Briord avec son chapelain privé, l'abbé Jean Bouchard, prêtre insermenté. L'aumônerie sert alors à ce clergé réfractaire fidèle à la famille. Elle est, de fait, un petit îlot de contre-Révolution religieuse dans une paroisse gagnée progressivement par l'effervescence politique. Le curé assermenté Fortineau finira par dénoncer à l'administration républicaine la venue à Briord d'un prêtre irlandais non soumis au serment, et la célébration d'une messe dite publique devant 1 200 personnes le 25 février 1792.
L'abbé Bouchard est arrêté en même temps que son protecteur. Il ne reviendra jamais à l'aumônerie de Briord : il fait partie des victimes de la noyade du 16 novembre 1793, à Nantes, sous le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier. Avec lui disparaît l'aumônier privé dont le nom s'inscrit définitivement dans la mémoire religieuse du domaine.
Une traversée discrète du XIXe siècle
Sous le séquestre (1793-1798), sous les Duboisviolette (1800-1833), sous les Pantin de La Guère (1833-1850), l'aumônerie reste debout mais sans nouveauté notable. Les Duboisviolette sont des négociants tournés vers l'outre-mer — les voyages du Fils de France vers Canton —, non des fondateurs religieux. Leurs alliances sont mixtes : Jean-Anne Duboisviolette est beau-frère du consul du Danemark Joachim Möller, lui-même beau-frère par sa fille Frédérique de Thomas Dobrée. Dans ce tissu d'alliances franco-nordique, la pratique catholique du château se maintient sans ostentation. L'aumônerie sert probablement lors des grandes occasions — baptêmes, mariages, enterrements — à accueillir le clergé venu de Port-Saint-Père ou d'ailleurs.
Les Pantin de La Guère, qui acquièrent Briord le 4 novembre 1833, ne résident pas de manière permanente au château. L'aumônerie, pendant ces dix-sept années, connaît un usage intermittent.
Pelet de Lautrec et l'âge mystique
C'est à nouveau avec Michel-Adolphe Pelet de Lautrec, gendre des Pantin de La Guère entré à Briord en 1850 par son mariage avec Mathilde, que l'aumônerie connaît son second âge d'intensité. Pelet de Lautrec, catholique fervent, défenseur du roi de Naples François II au siège de Gaëte (1860-1861), reçu par Pie IX qui lui remit des reliques, consacre en 1853 la chapelle qui fait face à l'aumônerie à saint Germain et à la Vierge. Il est probable — sans que les sources dépouillées l'attestent explicitement — que l'aumônerie ait alors servi à accueillir les ecclésiastiques qui venaient au château pour les offices et les fêtes. Elle redevient pièce d'appui de la vie religieuse du domaine.
C'est aussi à cette époque que se déploie l'affaire Théotiste Covarel. À partir de 1877, la voyante savoyarde — installée au château sur les instances de l'abbé Cloquet — dit voir la Vierge dans la chambre de la comtesse. L'abbé Cloquet, ancien grand vicaire de l'évêque contesté de Maurienne Mgr Vibert, est régulièrement présent à Briord. On ne peut s'empêcher d'imaginer qu'il a, à certains moments, utilisé l'aumônerie comme lieu de prière, de rencontre ou d'écoute auprès des proches de la voyante. Mais aucun document des archives dépouillées n'en conserve le détail.
L'ère Voruz-Étienne
Après la vente du 25 novembre 1885 à Jean-Simon Voruz pour son petit-fils mineur Jean-Baptiste Étienne, le régime change. Voruz est protestant, membre actif du consistoire de Nantes depuis 1847 ; son épouse Eudoxie Thibaud, sa fille Berthe, son fils Fernand partagent cette confession. Le petit Jean-Baptiste Étienne, orphelin de sa mère en 1871 et de son père en 1873, a été élevé dans la foi catholique de sa mère. L'équilibre religieux du domaine devient mixte : un propriétaire catholique, une famille Voruz principalement protestante, des domestiques majoritairement catholiques.
Dans ce contexte, l'aumônerie perd son caractère de résidence cléricale régulière. Elle sert d'appoint lors des rares cérémonies religieuses du domaine — messes de saint Hubert de l'équipage, services familiaux —, mais plus jamais à demeure. Jean-Baptiste Étienne, très absorbé par la chasse à courre — l'Équipage de Briord fondé en 1892 — et par la gestion de ses diverses propriétés (Prairie-d'Amont à Nantes, Aigrefeuille, Pornic, La Bernerie, château du Vigeant dans la Vienne), vit principalement à Nantes rue Linné et séjourne à Briord par séquences, au demeurant de plus en plus espacées jusqu'à sa disparition.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le château est occupé un temps par les troupes allemandes. L'aumônerie, simple bâtiment annexe, traverse ces années sans être elle-même investie. Quand Jean-Baptiste Étienne meurt à Nantes rue Linné le 22 octobre 1949, l'édifice religieux de Briord reste en place, dans sa disposition originelle en vis-à-vis avec la chapelle.
Un petit organisme indivisible
L'aumônerie de Briord est, par nature, un édifice modeste. Elle n'a ni la visibilité du château avec son dôme à lanternon, ni la dignité liturgique de la chapelle. Mais elle appartient à un couple architectural que les siècles ont rendu indissociable. Chapelle et aumônerie, se faisant face de part et d'autre de l'allée principale, forment une unité fonctionnelle : l'une pour le culte, l'autre pour l'accueil du clergé ou des plus modestes habitants du village. Elles se réclament d'une organisation ancienne — probablement antérieure même à l'oratoire de Mgr de Sanzay, si l'on considère la tradition médiévale de la chapellenie des Charette — et elles ont accompagné chaque génération du domaine, des L'Espinay à Étienne.
La mémoire de l'abbé Jean Bouchard, dernier chapelain privé attesté par les archives nantaises sous Joseph Charette, demeure particulièrement attachée à ces lieux. Ce prêtre insermenté, qui choisit de rester auprès de son maître plutôt que d'émigrer, et qui paya son attachement de sa vie dans les noyades de novembre 1793, incarne le lien que la chapellenie de Briord entretenait avec son clergé privé. L'aumônerie est, en quelque sorte, sa dernière résidence terrestre documentée.
Les vitraux de la Chapelle, elle même en cours de restauration en 2026 et 2027, rendront un vibrant hommage à cet homme de foi.
Sources consultées
Archives départementales de Loire-Atlantique : chartrier de Briord (E 351-375) ; aveux de Briord (B 1853) ; inventaires de 1688 et 1747 ; 1 Q 149 (adjudication de Briord, 1798) ; 1 Q 505 (inventaire du mobilier) ; série L (administration révolutionnaire, poursuites contre Charette de Briord et son aumônier). Archives diocésaines de Nantes (7 FB 25) : registres de la paroisse de Port-Saint-Père. Pour l'épiscopat de Mgr de Sanzay : Archives historiques du diocèse de Nantes. Pour les noyades de Nantes et la mort de l'abbé Bouchard : Auguste Lallié, Les noyades de Nantes, Paris, 1879 ; Jean-Clément Martin, La Terreur, vérités et légendes, Perrin, 2017. Pour les oratoires privés d'Ancien Régime : Dominique Julia, « Le clergé paroissial français à la fin de l'Ancien Régime », Annales ESC. Le livre - Le château de Briord Excentrique folie nantaise Port Saint-Père - Jean François Carraes - Préface Eric Peters - Edition La Geste. Pour Joseph Charette et sa maison : Alexandre de Monti, La maison de Charette, Nantes, 1891. Pour Pelet de Lautrec : Service historique de la Défense, dossier 5YE6, 6650 ; Charles Garnier, Journal du siège de Gaëte, Bruxelles, 1861.



