Le Blog de Briord

Les quatre batailles de Port-Saint-Père 1793-1794

Vendredi 21 août 2026 Par Eric Peters Le Blog de Briord

Quatre armées se sont disputées le pont de l'Acheneau en vingt mois.

Du premier canon de Beysser, le 20 avril 1793, à la guillotine de La Cathelinière, le 2 mars 1794 : l'histoire du verrou du Pays de Retz et de Briord, fermé sous séquestre à trois kilomètres de là.

Ce pan de l'Histoire des "guerres de Vendée" est ignoré, voir oublié de la plupart d'entre nous.

La toute petite commune de Port Saint-Père a pourtant été le théâtre d'évènements très importants.

Laissez moi vous les raconter ...

Un bourg qui valait une armée

Il faut se représenter le Pays de Retz de 1793 comme une presqu'île défendue par l'eau. Au nord, la Loire. À l'est, le lac de Grand-Lieu et ses marais. Et entre les deux, une rivière discrète, l'Acheneau, qui relie l'un à l'autre et qu'on ne franchit qu'en de rares endroits.

Port-Saint-Père est l'un de ces endroits. Le seul, en vérité, qui porte une route et un pont sur la voie de Nantes à Pornic. Qui tient Port-Saint-Père tient l'entrée du pays. Les républicains l'ont compris tout de suite : les chroniqueurs de la guerre écrivent que le bourg passait pour « une des clefs du pays ».

En vingt mois, quatre armées viendront s'y disputer un pont de campagne et quelques centaines de maisons. À la fin, il n'en restera presque rien.

Mars 1793 : le pays se lève

L'insurrection éclate dans le Pays de Retz au début de mars 1793, à l'annonce de la levée des trois cent mille hommes. Elle y trouve un chef que rien ne désignait : Louis-François Ripault de La Cathelinière, né en 1768 au manoir de la Mégerie, à Frossay. Il a vingt-cinq ans.

Il s'empare de Port-Saint-Père dès les premiers jours.

Le 12 mars, il attaque Paimbœuf sans succès.

le 23, il participe à la prise de Pornic, qui tourne à la déroute. Placé en théorie sous les ordres de Charette, il combattra en réalité de façon presque indépendante, jusqu'à se donner le titre de général de l'Armée catholique et royale du Pays de Retz.

Sa manière est celle d'une guerre sans quartier.

Le 24 mars, à Bourgneuf-en-Retz, il fait fusiller douze patriotes et abat lui-même d'un coup de pistolet le maire de la ville, Pierre Mourain.

Lucas de La Championnière, qui servait dans ce camp, note qu'à Legé, sous Charette, les exécutions de prisonniers étaient rares, tandis qu'à Port-Saint-Père les hommes de La Cathelinière exécutaient tous les leurs.

Le même officier écrit pourtant de lui qu'il « n'était peut-être pas aussi cruel qu'on l'a cru généralement », et qu'il ne l'a jamais vu assister à une exécution mais que son opinion « était qu'il fallait tuer les patriotes ou se disposer à être tué par eux ».

Pendant six semaines, le bourg reste aux mains des insurgés.

Puis Nantes s'organise.

20 avril 1793 : le premier combat

Le général Jean-Michel Beysser arrive à Nantes le 16 avril. Le 20 au petit matin, il en sort et marche sur Port-Saint-Père avec trois mille hommes d'infanterie, deux cents cavaliers et huit canons, dont deux pièces de douze livres.

L'avant-garde, cinq cents hommes, est menée par Labory.

En face, la disproportion est écrasante.

L'officier vendéen Pierre-Suzanne Lucas de La Championnière, dont les mémoires demeurent la meilleure source du camp royaliste, affirme que Pajot et Lapierre ne peuvent rassembler que deux cents hommes pour défendre le bourg.

La canonnade commence à onze heures.

Les insurgés placent leur pièce de dix-huit livres sur la grand-route et deux autres dans le cimetière.

Ils tiennent, espérant les renforts de Charette, qui est à Machecoul, à trois heures de marche.

Ces renforts ne viendront jamais.

Lucas de La Championnière ne le pardonnera pas :

« M. Charette aurait pu venir au secours du Port-Saint-Père ; faisant avertir M. de la Cathelinière, sa troupe se serait grossie de toutes les paroisses qui sont sur la route et aurait pris l'armée de Beysser en queue. […] Ce rassemblement formant au moins 15 mille hommes eût écrasé infailliblement Beysser qui n'en avait que 3000. Mais M. Charette ne voulut pas quitter Machecoul. »

Les artilleurs républicains sont mieux servis.

Pajot et Lapierre sont blessés et doivent se retirer ; privés de leurs chefs, les paysans se débandent. Après trois heures et demie de combat et au moins deux cent cinquante coups de canon, Port-Saint-Père tombe.

Beysser écrit au département que ses pertes se montent à un homme tué et six blessés. Il fait venir des bateaux de Nantes pour établir un pont, reste deux jours sur place, et repart le 22 avril prendre Machecoul.

12 mai 1793 : la contre-attaque

Trois semaines plus tard, les insurgés tentent de reprendre le verrou.

Pendant que les autres chefs marchent sur Machecoul, La Cathelinière se charge de Port-Saint-Père.

Les sources républicaines évaluent les assaillants à trois ou quatre mille hommes. La garnison compte cent volontaires de la Manche et de la Loire-Inférieure et trois cents hommes de troupes de ligne.

Le récit de Lucas de La Championnière donne la mesure de ce que fut ce jour-là :

« À l'approche des brigands, les volontaires voulurent abandonner la place, mais 400 hommes d'un régiment allemand jurèrent de périr plutôt que de se retirer sans combat. L'attaque fut vive quoique les assaillants fussent mal armés ; la résistance fut également opiniâtre, enfin les Vendéens entrèrent dans le bourg malgré trois pièces de canon qui défendaient les principales issues. »

Le camp d'en face a laissé son propre récit de cette journée, dans une dépêche qui donne des chiffres sensiblement différents :

« Hier, des brigands ont voulu s'emparer des postes que nous occupions au Port-Saint-Père ; mais ils ont été vigoureusement repoussés, avec une perte considérable. Notre garde nationale et 250 hommes du régiment ci-devant Lamarck, ont fait des prodiges de valeur ; notre petite armée, forte de seulement 280 hommes d'infanterie et de 40 cavaliers, a battu au moins 2 000 brigands. »

Deux cent quatre-vingts hommes ici, quatre cents Allemands là : les comptes ne s'accordent jamais tout à fait, et c'est la règle de cette guerre.

Ce qui se recoupe, en revanche, c'est le rapport de un à sept ou huit, et l'obstination d'une garnison qui ne céda pas.

Entrer dans le bourg n'est pas le tenir. La journée s'achève par la victoire des républicains, qui repoussent l'attaque et conservent la place.

10 septembre 1793 : les Mayençais

L'été change tout. Après l'échec vendéen devant Nantes le 29 juin, le Comité de salut public ordonne au général Canclaux de porter la guerre en Basse-Vendée, avec une partie de la garnison de Mayence — des troupes de métier, aguerries, que l'on appellera simplement les Mayençais.

Le 3 septembre, à Tours, Canclaux et Rossignol arrêtent un plan destiné à prendre les armées vendéennes en tenailles. Le 8 septembre, l'avant-garde sort de Nantes, menée par Kléber.

Beysser, qui commande l'une des colonnes, décide de s'emparer de Port-Saint-Père, défendu cette fois par La Cathelinière et Pajot.

Il se présente devant la place le 9 septembre.

Ce jour-là, les républicains y lancent les premiers obus qu'on eût encore jamais vus dans la Vendée.

Le détail n'est pas anecdotique : ces projectiles inconnus des paysans jettent la terreur dans leurs rangs, et l'effroi les fait songer à se retirer.

Le lieutenant-colonel Targe, de la légion des Francs, traverse la rivière le sabre entre les dents.

Le bourg tombe le 10 septembre.

Neuf jours plus tard, à Torfou, Charette et Lescure infligeront à ces mêmes Mayençais leur première grande défaite.

Mais Port-Saint-Père, lui, restera républicain.

21-26 novembre 1793 : le pont coupé

Le quatrième combat est le plus long, et le plus révélateur de ce que devenait cette guerre.

Le gros des armées est alors au nord de la Loire, engagé dans la Virée de Galerne.

Le 2 novembre, le conseil de guerre ordonne au général Nicolas Haxo de constituer un corps de cinq à six mille hommes pour nettoyer le Pays de Retz et reprendre Noirmoutier.

Haxo sort de Nantes le 21 novembre et divise ses forces en deux colonnes.

Devant Port-Saint-Père, les républicains trouvent le pont sur l'Acheneau coupé. Le général Jordy s'emploie à rétablir le passage avec des madriers, des débris de maisons et des bateaux. Le 22, il écrit à Nantes pour réclamer d'autres bateaux et des planches, afin de faire traverser son artillerie.

Sur l'autre rive, les insurgés ont hissé des canons en haut du village, dont une pièce de trente-six livres — un calibre de marine, considérable pour une troupe de paysans.

Les chiffres, comme souvent, ne concordent pas. Jordy affirme dans son rapport commander trois mille hommes et évalue entre sept et huit mille le nombre des insurgés en face.

Lucas de La Championnière écrit au contraire que La Cathelinière n'avait laissé à Port-Saint-Père « qu'une faible garde ». Les deux ne peuvent être vrais.

Les républicains rétablissent le pont, s'emparent des premières maisons, puis du bourg entier.

D'après Lucas de La Championnière, ils brûlent tous les moulins jusqu'à Sainte-Pazanne.

Port-Boulay, Port-Brûlé

La Révolution avait déjà débaptisé la commune :

Par souci de "déchristianisation", Port-Saint-Père était devenu Port-Boulay, du nom d'un administrateur du district de Paimbœuf.

Mais un autre nom courut dans les papiers de l'administration.

Un article du journal nantais Le Petit Phare, en 1908, signale qu'une lettre du directoire de Machecoul à l'administration départementale désigne le bourg sous le nom de Port-Brûlé , nom dû à l'incendie qui ravagea le bourg en 1793 et ne laissa que trois maisons debout.

Trois maisons. C'est ce qui restait d'un bourg que quatre armées s'étaient disputé en huit mois.

Mars 1794 : la fin de La Cathelinière

Le 12 janvier 1794, le général Haxo met en déroute les forces de La Cathelinière, réfugiées dans la forêt de Princé.

Le chef vendéen est blessé de deux coups de feu.

Sa capture, le 28 février, est racontée par le général Turreau lui-même dans une lettre au représentant Carrier, datée du 11 ventôse an II. Le document a été imprimé à Nantes, et son récit vaut d'être rapporté :

« Le sieur Cathelinière, chef de brigand et fameux par ses assassinats, a été pris hier dans son pressoir, au Moulinet, par des troupes du cantonnement. […] Un détachement était sorti, et les volontaires rôdaient autour de cette maison ; ils courent après une poule qui se réfugie sous le pressoir ; en allongeant la main pour la prendre, ils trouvent une couverture, et dessous un brigand fort mal habillé, ayant une large blessure au côté. Ils lui disent que s'il veut leur déclarer où est Cathelinière, on lui sauvera la vie. Il répond : c'est moi. »

Un second témoignage, du côté des volontaires, complète la scène. L'homme qui courait après la poule empoigne le blessé par une jambe et le traîne jusqu'à la porte : « Tu es cause que ma poule est échappée ; tu vas le payer de ta vie. » Le prisonnier, à longue barbe et « aussi sec qu'un morceau de bois », lui répond : « Ne me tue pas ; je suis La Cathelinière ! »

Les soldats veulent le couper en morceaux ; le commandant les en empêche, disant qu'il faut le conduire à Nantes. On l'embarque sur la Loire.

Conduit à Nantes, il est interrogé par Turreau et les représentants en mission.

Il nie avoir pris part aux massacres de Machecoul.

À l'accusation d'avoir « fanatisé le peuple et tout mis à feu et à sang pour la religion et pour le roi », il répond : « Vous méritez le même reproche, puisque vous sacrifiez le peuple pour la liberté qui n'est qu'une chimère. »

Il est condamné à mort le 2 mars 1794 et guillotiné le jour même. Il avait vingt-cinq ans.

Et Briord, pendant ces mois-là

Briord n'est pas voisin de ces combats : il en fait partie.

Le domaine se trouve à trois kilomètres du bourg de Port-Saint-Père.

En 1793, la châtellenie de Briord se compose de trois seigneuries, dont Briord et Les Huguetières, en Port-Saint-Père.

Le pont que quatre armées se disputent est celui de la paroisse.

Le maître des lieux, Joseph Charette, n'a rien vu de tout cela.

Il est mort à Nantes le 17 octobre 1792, quelques mois avant le premier coup de feu, après avoir été dénoncé par le curé Fortineau et renvoyé chez lui pour raison de santé.

Le domaine qu'il avait patiemment tenu — ses métairies, ses étangs, ses vignes — passe donc la guerre sans maître.

Il ne reste pas pour autant à l'écart. Placé sous séquestre dès la mort de son propriétaire, Briord est fermé par les agents du district de Nantes, ses biens inventoriés, son personnel dispersé.

Son homme de confiance, René Souchu, est tué à l'été 1793. Le domaine restera sous séquestre huit années, jusqu'à sa vente comme bien national.

Les registres d'état civil de Port-Saint-Père, conservés aux Archives départementales, montrent pour 1793-1795 une surmortalité considérable, avec des pics coïncidant avec les épidémies de typhus et de dysenterie qui suivent les réquisitions et les mouvements de troupes.

Plusieurs fermiers du domaine sont portés disparus. Les métairies ne rapportent plus.

Les étangs que Joseph Charette avait si méticuleusement gérés s'assèchent en partie, leurs vannes emportées par des crues sans entretien.

François-Athanase Charette de La Contrie était un cousin de la branche de Briord. Les deux familles portent le même nom, et la même sympathie pour la cause — mais ce sont deux histoires distinctes.

Ce qu'il en reste

Il faut se souvenir que sous ces quatre dates. Quatre fois, des paroissiens de Port-Saint-Père ont vu passer des armées sur leurs chemins, et le bourg qu'ils habitaient a fini réduit à trois maisons.

Rien de tout cela ne se lit aujourd'hui dans le paysage. La rivière est calme, le pont est en pierre, et l'on traverse sans y penser. C'est peut-être la meilleure raison de l'écrire.

Sources

Pierre-Suzanne Lucas de La Championnière, Mémoires d'un officier vendéen, 1793-1796 — Jean-Baptiste Kléber, Mémoires politiques et militaires, 1793-1794 — rapports des généraux Beysser et Jordy — lettre du général Turreau au citoyen Carrier, 11 ventôse an II — Le Petit Phare, Nantes, 1908 — Charles-Louis Chassin, La préparation de la guerre de Vendée et La Vendée patriote, recueils de documents, 1892-1900

Rédigé par Eric Peters le 21 août 2026