Une trentaine de demeures dispersées autour de Nantes portent ce nom étrange de « folies ». Bâties au XVIIIe siècle par les négociants et les armateurs enrichis par le port, elles disent la fortune, l'ambition sociale et le goût d'une génération. Briord en possède l'architecture et une part d'originalité qui est unique.
Alors Briord, simple folie architecturale ou beaucoup plus que ça dans la vie de Joseph Charette ? Visitez le blog de la Terre de Briord et vous saurez tout.
Un mot qui ne parle pas de déraison
Le mot surprend. On imagine une extravagance, une dépense insensée, un caprice de riche.
La réalité est plus prosaïque : « folie » viendrait du latin folia, la feuille, et désignait simplement une maison entourée de verdure. Le terme s'est appliqué à ces demeures de campagne que la bourgeoisie urbaine se faisait bâtir aux portes des villes, pour y respirer autre chose que l'air du port.
À Nantes, ces maisons portent la marque d'un moment précis. Le XVIIIe siècle est celui de l'apogée du port : la ville double sa population, passant de quarante mille à quatre-vingt mille habitants. Cette prospérité a une origine que l'on ne peut taire, car elle explique tout le reste : le commerce colonial et la traite négrière, dont Nantes assure à elle seule près de quarante pour cent du total français. Les registres recensent, pour le seul port de Nantes, plus de quatorze cents expéditions négrières entre 1707 et 1793.
De cette fortune naît une ambition. Les négociants et les armateurs qui l'ont amassée veulent se rapprocher de la noblesse, dont ils imitent les manières et dont ils cherchent à obtenir les titres, par lettres ou par l'achat d'un office anoblissant. Or, sous l'Ancien Régime, la terre reste le signe ultime de la réussite sociale. On achète donc des domaines, on y bâtit une maison, et cette maison doit se voir.
Ce qui fait une folie
Les folies nantaises se ressemblent sans jamais se répéter. Leur architecture obéit à quelques principes qu'un œil averti reconnaît immédiatement.
Le corps de logis est rectangulaire, souvent flanqué de pavillons, parfois d'un étage de moins. La façade compte cinq ou sept travées — parfois neuf ou onze pour les plus imposantes — avec une symétrie rigoureuse dans le percement des fenêtres. La travée centrale concentre l'ornement : c'est elle qui porte le fronton, parfois percé d'un œil-de-bœuf, les colonnes ou les pilastres, souvent un balcon aux ferronneries ouvragées.
L'extérieur reste sobre. Le luxe se réserve à l'intérieur, où les boiseries, les cheminées et les décors peints déploient une élégance que rien n'annonce depuis la cour. Le rez-de-chaussée, l'étage noble, accueille les pièces de réception en enfilade ; le premier étage abrite les appartements privés, cinq chambres en moyenne ; les combles, éclairés de lucarnes, logent les domestiques.
Les matériaux viennent du pays : le granite pour les soubassements, les perrons et les escaliers ; le schiste pour la maçonnerie ; le tuffeau de la vallée de la Loire pour tout ce qui se sculpte — chaînages d'angle, bandeaux, frontons, mascarons ; le sable de Loire mêlé de chaux pour l'enduit ; l'ardoise pour les toitures à forte pente.
Cette architecture n'est pas née de rien. Elle s'inspire du modèle que Palladio avait fixé au XVIe siècle pour les villas de campagne : installer la demeure au milieu des terres qui en dépendent, à proximité d'un point d'eau, et rechercher dans la façade une sobriété savante plutôt qu'une ostentation.
Une géographie et un calendrier
Les folies ne se sont pas réparties au hasard. Elles se tiennent dans un rayon de vingt-cinq kilomètres autour de Nantes — au-delà, le cheval mettait plus de cinq heures, et la villégiature perdait son agrément. Elles se concentrent au sud de la ville, où le climat est plus doux, le paysage plus champêtre et le terrain plus propice à la vigne que les bords marécageux de l'Erdre.
Chacune dispose d'un accès, terrestre par l'une des six grandes routes qui desservent Nantes, ou fluvial par la Loire, l'Erdre ou le Cens. Le domaine est vaste : il faut y loger le château, ses dépendances, les communs, un jardin, et surtout des terres exploitables.
Car la folie n'est pas seulement un lieu d'agrément. Elle rapporte.
Le domaine comprend presque toujours une ou plusieurs métairies — froment, seigle, blé noir — ou un élevage, et très souvent un vignoble. Le propriétaire perçoit entre le quart et le tiers de la récolte.
Quand vient la belle saison, c'est aussi pour surveiller les moissons, les vendanges, la distillation et l'expédition de sa production vers la ville.
La chronologie est resserrée. La première folie de la région serait le Grand-Blottereau, à Doulon, achevé vers 1747. L'essentiel se construit entre 1760 et 1780. Quelques-unes sont plus tardives — Launay en 1787, la Poterie en 1789, la Classerie en 1789-1790 — et des constructions du même style se poursuivent jusque vers 1820.
L'architecte de l'ombre
Les architectes des folies demeurent, pour la plupart, inconnus. Les archives ont rarement conservé les marchés de construction, et l'attribution se fait par comparaison : on reconnaît une main à un profil de corniche, à un dessin de boiserie, à une manière de traiter un avant-corps.
Un nom domine cependant : Jean-Baptiste Ceineray (1722-1811). Formé à l'Académie royale d'architecture, cinq années passées en Italie, il s'installe à Nantes en 1750 et devient architecte voyer de la ville en 1760. À ce titre, il redessine Nantes : il fait abattre une partie de l'enceinte médiévale pour ouvrir la ville sur ses faubourgs, trace les cours des États — aujourd'hui cours Saint-Pierre et Saint-André —, aménage le front de Loire, canalise l'Erdre. Son élève Mathurin Crucy lui succédera et poursuivra l'œuvre.
Parallèlement à ces grands travaux, Ceineray bâtit pour la noblesse et la bourgeoisie : des hôtels particuliers en ville, des demeures de campagne alentour. Une dizaine de folies lui sont attribuées — le Grand-Blottereau, la Gibraye, la Morlière, la Picauderie, la Poterie, Rochefort — sans certitude documentaire, mais avec de fortes présomptions stylistiques.
Briord figure sur cette liste.
Briord, ou les limites d'une définition
Le château de Briord est bâti à partir de 1770 pour Joseph Charette de Briord, à l'emplacement d'une construction médiévale qui était le siège d'une seigneurie attestée dès 1225. Il présente tous les signes extérieurs de la folie nantaise. Sept travées. Un fronton. Des mascarons. Des parements de tuffeau. Des pavillons latéraux. Une élévation sur sous-sol. Un domaine viticole. Et, dans les boiseries, des ornements dont la parenté avec ceux de la Morlière — une folie attribuée à Ceineray — nourrit l'hypothèse d'une même main.
Et pourtant, Briord n'est pas tout à fait une folie.
Ce qui définit une folie, ce n'est pas seulement une architecture : c'est un usage.
La folie est une résidence secondaire. On y vient à la belle saison, on y reçoit, on y surveille ses terres, puis on retourne à Nantes, à son hôtel de l'île Feydeau, à ses affaires et à son port. La ville est le centre ; la campagne, la parenthèse.
À Briord, la relation s'inverse. Joseph Charette y résidait à demeure. Le château était sa maison, non son échappée ; c'est en ville qu'il ne séjournait qu'épisodiquement, dans un appartement. Briord n'était pas un lieu de villégiature mais un lieu de vie, et le siège d'une seigneurie ancienne dont l'histoire remonte bien avant le XVIIIe siècle.
Cette nuance est importante car elle est un sujet d'étude sociologique. Elle dit que le langage architectural du siècle avait débordé le milieu qui l'avait inventé, et qu'une famille de vieille noblesse nantaise pouvait, en 1770, se faire bâtir une demeure dans le goût des négociants sans rien partager de leur mode de vie.
Un détail qui ne trompe pas
Il est, dans les cours et les jardins de ces domaines, des ouvrages que l'on ne remarque plus.
Briord conserve un pédiluve à chevaux — un bassin maçonné où l'on faisait descendre les bêtes pour leur laver et leur rafraîchir les jambes après le travail ou la route. Le château de la Berrière en possède un autre, ovale, au centre d'une cour en demi-lune, avec deux rampes plongeantes symétriques.
Ces bassins ne servent plus. Ils disent pourtant, mieux qu'une façade, ce qu'était la vie quotidienne d'un domaine du XVIIIe siècle, où le cheval était à la fois le moyen de transport, l'outil de travail et le luxe visible.
Ce que la Révolution a défait
La Révolution frappe les folies de deux manières.
La Constitution civile du clergé, adoptée en 1790, impose aux ecclésiastiques un serment que la plupart refusent : en Loire Inférieure, dix-huit pour cent seulement le prêtent, et presque tous en ville. Les prêtres des campagnes deviennent « réfractaires ». Les héberger, ou seulement leur laisser dire la messe, devient un délit.
Puis vient 1793, la levée en masse, le refus vendéen, la guerre. Les domaines sont confisqués pour deux motifs : si le propriétaire ou ses enfants ont émigré, ou s'ils ont abrité un prêtre réfractaire.
Briord est confisqué en 1793 pour ces deux motifs, comme la Biliais à Saint-Étienne-de-Montluc. Le domaine avait donné asile à un prêtre insermenté.
La procédure a laissé des traces précieuses. Avant la vente, on dresse un inventaire complet des biens, un procès-verbal d'estimation et un arpentage du domaine. C'est par ces documents administratifs, rédigés pour dépouiller, qu'une bonne part de ce que nous savons aujourd'hui des folies nous est parvenue. Puis vient l'adjudication : le domaine est morcelé, vendu par lots. Beaucoup ne s'en relèveront pas.
Ce qu'elles sont devenues
Deux siècles et demi ont passé, et le destin de ces demeures a divergé.
Certaines sont restées des habitations, entretenues, parfois toujours entourées de leur vignoble. D'autres ont changé de fonction : la Balinière, à Rezé, est devenue une école de musique en 1998, ses salons d'enfilade transformés en salles de cours. Le Grand-Blottereau appartient à la ville de Nantes et son parc est ouvert au public. D'autres encore ont vu leur domaine morcelé par l'urbanisation, leur façade dénaturée, leurs intérieurs redistribués. Quelques-unes ont disparu. Certaines attendent, à l'abandon.
La protection au titre des monuments historiques n'est venue que tardivement, et rarement en totalité. Le classement, réservé aux édifices d'intérêt national, a touché la Gibraye et le Grand-Blottereau. L'inscription concerne des parties de la Bastière, de la Berrière, de la Meslerie, de la Morlière, de Rochefort — et de Briord, dont les façades, les toitures et l'escalier intérieur avec sa rampe en fer forgé sont inscrits par arrêté du 23 octobre 1980. Ces protections visent presque toujours les toitures, les façades, et parfois quelques pièces ou décors intérieurs représentatifs, l'étage noble en premier lieu.
Un patrimoine qui se laisse oublier
Les folies nantaises ont ceci de particulier qu'elles se dérobent. Privées pour la plupart, protégées par de hauts murs ou des forets, situées à la lisière des communes, elles ne s'offrent pas au regard comme un monument de centre-ville. On passe devant sans les voir. Beaucoup d'habitants du Pays nantais ignorent jusqu'à leur nom.
Elles racontent pourtant, mieux que bien des édifices célèbres, ce que fut cette ville au XVIIIe siècle : sa richesse et l'origine de cette richesse, l'ambition sociale de ses négociants, le goût d'un siècle, et la manière dont la campagne alentour a été façonnée par l'argent du port.
Briord se tient un peu à côté de cette histoire — dedans par son architecture, dehors par son usage. C'est peut-être aussi ce décalage qui rend la Terre de Briord aussi exceptionnelle.
Sources
Marie-José Charriot-Guillet et Bernard Renoux, Les Folies nantaises, Nantes, Coiffard, 1995 — et Marie-José Charriot-Guillet, Folies nantaises au XVIIIe siècle, Université de Nantes, 1987, première étude d'ensemble consacrée au sujet. Léna Civade, Folies nantaises : évolutions divergentes de ce patrimoine du XVIIIe siècle, mémoire de master sous la direction de Marie-Paule Halgand, École nationale supérieure d'architecture de Nantes, 2024. Jacques-François Blondel, De la distribution des maisons de plaisance et de la décoration en général, Paris, 1737. Base Mérimée, notice PA00108778, plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culture. Nantes Patrimonia, ville de Nantes. Service du patrimoine de la région des Pays de la Loire.



