Martiniquais, officier sorti de Saint-Cyr, châtelain de Briord par son mariage en 1850, chef d'état-major du roi de Naples et des Deux-Siciles au siège de Gaëte.
De tous les maîtres qu'a connus la Terre de Briord, Michel-Adolphe Pelet de Lautrec est sans doute le plus romanesque. Martiniquais par sa naissance, aristocrate par son mariage, officier par vocation, combattant au service du roi de Naples, candidat malheureux aux législatives, châtelain procédurier, mari délaissé, soldat rentré dans le rang à la fin d'une vie mouvementée — il incarne à lui seul une bonne partie des figures du XIXᵉ siècle français. Son histoire, que les archives départementales de Loire-Atlantique, le dossier d'officier au Service historique de la Défense et la presse régionale permettent aujourd'hui de reconstituer, ne ressemble à aucune autre.
Briord n'est pas venu à Pelet de Lautrec par achat ou par héritage paternel. Le domaine est entré dans sa vie par son mariage, le 17 juin 1850, avec Mathilde Pantin de La Guère — fille de Louis-Julien Pantin de La Guère et de Marie-Zénobie Jaillard de La Maronnière. C'est le père de Mathilde qui avait acquis Briord en 1833 de Jean-Anne-Thomas Duboisviolette. La jeune épouse apporte donc le domaine dans sa corbeille de mariage. Pelet de Lautrec devient ainsi, à 23 ans, le maître d'une folie nantaise du Pays de Retz — lui qui était jusqu'alors sous-lieutenant d'infanterie coloniale et qui, trois mois plus tard seulement (13 septembre 1850), démissionnera de l'armée.
Michel-Adolphe Pelet de Lautrec naît à Fort-de-France, en Martinique, en 1827. Son père, Jean-Baptiste-Gabriel Pelet, est capitaine d'infanterie. Sa mère, Rose-Marie Duval de Sainte-Claire, appartient à une famille martiniquaise importante : elle est cousine du comte de Puyferrat et du colonel Colas de Courval, et nièce de Charles-Georges de Cacqueray-Valolive, procureur puis député de la Martinique. Le père, Jean-Baptiste Pelet, est réputé avoir été garde du corps dans la 4ᵉ compagnie de la garde royale de Louis XVIII en 1815, chevalier de la Légion d'honneur, et sera en 1839 le premier maire du Marin (Martinique).
C'est au moment de sa nomination dans la Légion d'honneur que le père fait rectifier son patronyme en y ajoutant celui de Lautrec, porté — prétend-il — par ses ancêtres. Il se dit descendant des comtes de Toulouse et des vicomtes de Narbonne, par une branche Pelet-Narbonne. Un rameau se serait installé aux Antilles au XVIIᵉ siècle. Mais les éléments de généalogie retrouvés n'établissent pas cette parenté d'une manière certaine. C'est une reconstruction aristocratique plausible, mais non prouvée — ce qui pèsera lourd dans la suite.
Jeune homme, Michel-Adolphe sort de l'École militaire de Saint-Cyr et est nommé sous-lieutenant au 2ᵉ régiment d'infanterie coloniale le 1ᵉʳ octobre 1846. Devenu lieutenant au 47ᵉ régiment d'infanterie de ligne, il vient en métropole. C'est à Nantes qu'il épouse Mathilde Pantin de La Guère, le 17 juin 1850. Le jeune couple s'installe à Briord après la naissance à Nantes, en 1851, de leur fils unique Marie-Raymond-Bernard.
Michel-Adolphe se titre aussitôt « vicomte » et se comporte en châtelain. C'est à son initiative qu'est agrandie la chapelle de Briord, consacrée à Saint Germain et à la Vierge, bénie solennellement le 15 juin 1853. Il place aussi, sur les piliers encadrant l'entrée de la cour, des plaques de pierre portant les armoiries : à droite, celles des Pantin de La Guère et Jaillard de La Maronnière ; à gauche, les siennes accolées à celles des Pantin. Il prend ainsi, au sens propre, possession du domaine.
Mais la place prise par Pelet de Lautrec chez les Pantin de La Guère ne tarde pas à susciter des jalousies. Ses beaux-frères Henri et Paul voient d'un mauvais œil cet officier martiniquais à l'ascendance incertaine. En 1857, deux personnages — Fabius Filippi, consul de France à Nantes, et un religieux du nom de Bassus — prétendent détenir des documents infamants sur les Pelet de Lautrec et la preuve qu'ils ne sont pas nobles, qu'ils usurpent un titre. Ils tentent de faire chanter la belle-mère du jeune officier, évaluant les documents à 300 000 francs.
Sans doute de mèche avec les frères Pantin de La Guère, ils proposent un arrangement : le partage anticipé, en 48 heures, de la fortune des parents, au profit des trois enfants, avec la part du lion pour les deux frères. Lautrec étant absent, il ne pourrait s'y opposer et sa femme serait quasiment déshéritée. Une importante correspondance s'ensuit, des visites, des menaces, des alliances et retournements dignes d'un roman de Balzac. Le père du vicomte fait les 2 000 lieues qui séparent la Martinique de Briord pour rencontrer le vicomte de La Guère : il trouve porte close. Lautrec contre-attaque, publie un factum, le diffuse dans tous les châteaux du département. L'affaire n'a pas de suite — les parents de la comtesse décèdent peu après : Louis Pantin de La Guère en 1860, Marie-Zénobie Jaillard de La Maronnière en 1864. Le domaine de Briord revient alors pleinement à la comtesse.
En 1859, Napoléon III soutient l'unité italienne. En mai 1860, Garibaldi débarque en Sicile. Naples capitule le 8 septembre 1860 et le jeune roi François II — 24 ans — se retranche dans la citadelle de Gaëte. Un vif mouvement d'opinion apparaît en France, motivé par le courage et l'infortune du monarque. D'anciens zouaves pontificaux et des légitimistes se mettent spontanément à son service.
Pelet de Lautrec, officier légitimiste démissionnaire depuis 1850, est l'un d'eux. Il devient chef d'état-major du lieutenant général de Riedmatten, commandant en chef du front de terre de Gaëte. Aux côtés d'autres Français — dont Urbain de Charette, aide de camp, et le sous-lieutenant vicomte de Puyferrat —, il loge au plus haut étage de l'archevêché sous les bombardements piémontais. Les gravures parues dans Le Monde illustré au moment du siège le représentent dans l'entourage immédiat du roi. Flegmatique pendant le siège, « le capitaine de Lautrec prend une douzaine de tasses de thé » par jour. Le 22 janvier 1861, « MM. de Lautrec et Urbain de Charette à ses côtés ont payé de leur personne avec le même courage » .
Charette est blessé à la tête d'un éclat d'obus. Promu major, Lautrec accède à la fonction de chef d'état-major du roi.
La situation est désespérée. Sous pression anglaise, l'escadre française quitte Gaëte le 19 janvier 1861, isolant la place. Le typhus apparaît, une brèche est ouverte du côté de la mer. La capitulation intervient le 13 février 1861. Le lendemain, François II embarque à bord de l'aviso français La Mouette qui le conduit avec sa suite à Terracine, d'où il gagne Rome. Le 18 février 1861, Victor-Emmanuel devient roi d'Italie.
Pelet de Lautrec suit le roi déchu dans son exil romain et est reçu avec lui par le pape Pie IX. C'est à ce moment que le souverain pontife remet au vicomte des reliques des saints Pierre et Paul et un morceau de la Vraie Croix. Ces reliques seront ramenées à Briord, puis offertes à la paroisse de Port-Saint-Père en 1862 pour la construction de la nouvelle église, dont il finance par ailleurs une partie de la charpente (souscription de 6 000 francs ; sa belle-mère s'engage pour 12 000 francs de chêne).
De retour à Briord en 1862, Pelet de Lautrec est un notable. Il est chevalier de l'ordre de Saint-Georges de la Réunion et chevalier de première classe de l'ordre de François Iᵉʳ des Deux-Siciles. Propriétaire terrien, il s'adonne à l'agriculture — ou du moins y manifeste de l'intérêt : dès 1855, son exploitation de Briord est reconnue pour ses équipements (laiterie, stockage des engrais, écurie divisible), il obtient des récompenses aux comices agricoles pour ses bœufs, produits agricoles et animaux de basse-cour. En 1868, il est secrétaire d'une commission d'enquête sur la question commerciale, qu'il présente au corps législatif l'année suivante.
À la même époque, il fait édifier sur la façade postérieure du château une tour à demi engagée, à trois niveaux, surmontée d'une toiture en poivrière portant une double pendule. La matrice cadastrale date la construction de 1866. Le cartouche porte aujourd'hui la date « 1787 », mais cette inscription est apocryphe — elle a été gravée après coup, sans doute pour accréditer l'ancienneté. Des photographies prises à la fin des travaux montrent encore les trous de boulin des échafaudages et les claveaux des linteaux bruts. On peut penser que Pelet de Lautrec voulait, par cette tour, affirmer l'ancienneté de Briord face à la seigneurie rivale de la Tour, dont Grandville était héritier. Avec une toiture d'inspiration médiévale, elle n'embellit pas particulièrement l'ensemble.
Car l'opposition entre Briord et Grandville — entre Pelet de Lautrec et le comte De Moulins de Rochefort — ne désarme pas. La reconstruction de l'église paroissiale en est le premier champ de bataille. Un premier projet néo-gothique est ajourné. Le projet est repris en 1862 à l'instigation de Lautrec. Mais en 1864, les relations avec le curé Leray se dégradent. En 1865, la première pierre est posée par Mgr de La Hailandière. Madame Pantin de La Guère s'est engagée à fournir le chêne de la charpente, mais elle meurt (1864) avant de l'avoir fait ; ses héritiers refusent de livrer. La fabrique se procure d'autre bois, poursuit les Pantin de La Guère et les Pelet de Lautrec en justice, et gagne le procès le 14 août 1874.
Parallèlement, l'opposition devient politique. En 1869, Pelet de Lautrec se présente aux législatives dans la 4ᵉ circonscription : candidat royaliste, il obtient 879 voix seulement contre 13 727 au bonapartiste réélu. En 1871, il est cependant élu conseiller municipal de Port-Saint-Père avec 211 voix — il arrive en tête — et devient maire. Mais en 1872, une enveloppe préfectorale qu'il décachette imprudemment lui vaut une suspension de deux mois en janvier 1873, puis la révocation. Aux municipales de 1874, le clan Grandville balaie le sien : Lautrec n'est plus qu'17ᵉ avec 161 voix, exclu du conseil.
Aux élections complémentaires de 1876, il tente une dernière fois, sans succès.
Son ascendance contestée, son tempérament raide, sa francophilie « naturalisée » (il devra faire rétablir sa qualité de Français en 1875, ayant perdu cette qualité « en servant sans autorisation dans les troupes du roi de Naples ») jouent contre lui.
L'épisode le plus singulier de la vie de Pelet de Lautrec est celui de Théotiste Covarel. Au début de 1877, Lautrec rend visite à Marie-Julie Jahenny, la voyante de Blain. Il y rencontre l'abbé Cloquet, grand vicaire de l'évêque contesté de Maurienne, qui lui parle de Théotiste — une jeune savoyarde à qui sont attribuées vingt-deux apparitions entre avril 1873 et juillet 1874, internée à l'asile de Bassens en juin 1875.
Grâce à ses relations, Lautrec l'en fait sortir et l'amène à Nantes. Elle est reçue à l'évêché par Mgr Fournier, qui lui remet une croix contenant des parcelles de la Vraie Croix.
Malgré les recommandations de l'évêque (faire intégrer un couvent à Théotiste), elle est engagée, sur les instances de l'abbé Cloquet, comme femme de chambre à Briord. Là, les dissensions du couple — désaccords sur la conduite du fils, qui aime les femmes et le jeu — rencontrent le mysticisme de Théotiste. La Vierge, dit-elle, apparaît dans la chambre de la comtesse. Il y est question du salut de la France, de la vente du château, de la conversion du fils. La comtesse se laisse convaincre ; le couple se déchire.
Le 12 avril 1878, le tribunal civil de Paimbœuf prononce la séparation de corps. Le 16 juillet 1879, la cour d'appel de Rennes prononce la séparation de biens. Le 7 novembre 1879, un jugement ordonne la saisie et la mise sous séquestre. Mais les choses s'enlisent : la comtesse rappelle Théotiste, consent un bail fictif de Briord à son frère, continue d'emprunter au Crédit foncier. À la fin de 1881, les dettes en capital dépassent 697 000 francs.
Les procédures se multiplient : séparation, annulation du bail, oppositions diverses.
En mai 1880, Pelet de Lautrec est poursuivi pour injures contre le président du tribunal Feildel et contre le maire Pichelin ; il est condamné à 8 puis 15 jours d'emprisonnement (peines cassées en appel). Le journaliste Maurice Schwob, dans Le Phare de la Loire, conclut à la remise en cause de l'inamovibilité de la magistrature — mais peu importe : l'histoire personnelle de Lautrec est déjà écrite.
En août 1881, Pelet de Lautrec réside au bourg de Port-Saint-Père, a procédé à la vente de ses biens propres, et s'apprête à quitter la métropole pour regagner la Martinique. Sa présence au Marin est attestée en juillet 1883. Il renonce au bénéfice des jugements rendus en sa faveur et autorise même sa femme à contracter de nouveaux emprunts.
Briord, grevé d'hypothèques, est mis en vente. Après la dispersion du mobilier (avril 1885, pour 9 853 francs), le château et les terres — 250 hectares — sont vendus par adjudication du 25 novembre 1885 à Jean-Simon Voruz, le fondeur nantais, pour le compte de son petit-fils mineur Jean-Baptiste Étienne (15 ans). Le prix : 530 000 francs, soit environ le tiers de la valeur réelle estimée.
C'est la fin du passage des Pelet de Lautrec à Briord, après 35 ans.
En 1892, Pelet de Lautrec, installé à la Martinique, sollicite une reprise de service — comme simple soldat. Il bénéficie d'une lettre de recommandation du général Jamont auprès du directeur d'artillerie de l'île. On veut le nommer bibliothécaire à la direction d'artillerie, mais le poste en ville ne lui plaît pas. Le colonel Pelletier écrit au général Jamont en juin 1892 : « J'ai fait nommer il y a deux mois ce très honorable vieillard au poste de gardien de batterie qu'il désirait [...] lui qui a été chef d'état-major du roi de Naples et un des plus brillants attachés militaires de la cour de Vienne, a maintenant les mains calleuses comme celles d'un laboureur ; [...] vivant avec neuf sous par jour, il avait recueilli trois vieillards nègres. »
Et Lautrec lui-même, gardien du fort de l'Îlet aux Ramiers à l'entrée de la baie de Fort-de-France, écrit à son protecteur : « Je suis heureux et très heureux. » Il signe désormais « Lautrec tout simplement, redevenu simple soldat, je dois oublier le passé. »
Le 1ᵉʳ octobre 1893, Le Phare de la Loire publie un article nécrologique : « M. le comte Pelet de Lautrec, ancien propriétaire du château de Briord en Port-Saint-Père, est décédé à la Martinique où il résidait depuis sept ou huit ans [...] ses procès nombreux et variés suffisaient à maintenir au tribunal civil de Paimbœuf une moyenne d'affaires qui en aurait empêché la suppression [...] C'était un homme de bonnes manières et de fort grand air, qui avait les allures d'un paladin du moyen-âge, aimé jusqu'à l'adoration par les uns, exécré par les autres. » Le journaliste conclut : « C'est dommage qu'il n'ait pas écrit, même à sa manière un peu exclusive, l'histoire de sa vie : il aurait laissé un document qui n'eut certes pas été taxé de banalité, et qui aurait été plus d'une fois attachant comme un roman de cape et d'épée. »
La comtesse Mathilde demeure à Nantes, rue Saint-Clément puis 32 rue Saint-André, toujours fidèle à son mysticisme.
Elle décède sans fortune en 1913. Théotiste Covarel était morte en 1908.
De Michel-Adolphe Pelet de Lautrec, trois marques demeurent visibles à Briord. La Chapelle, transformée et bénie en 1853 et dédiée à saint Germain. Les plaques armoriées des piliers d'entrée, qu'il avait fait poser en 1850. Et surtout la tour de 1866 sur la façade postérieure — cette construction néo-médiévale que Jean-Simon Voruz surélèvera d'un niveau et coiffera d'un dôme et d'un lanternon (campanile) en 1887, transformant ainsi une œuvre de Lautrec en la silhouette la plus caractéristique du château.
Dans la galerie des maîtres de Briord, Pelet de Lautrec est le personnage le plus balzacien : homme romanesque, entier, procédurier, mystique, ruiné, qui finit sa vie dans la pauvreté dans un fort des Antilles après avoir rêvé de sauver un royaume. Le journaliste du Phare de la Loire avait raison : c'est un roman qu'il aurait fallu écrire.