Le Blog de Briord

Les colonnes infernales de Turreau (1794) : Briord sous séquestre dans un pays brûlé

Vendredi 11 septembre 2026 Par Eric Peters Le Blog de Briord

De janvier à mai 1794, les douze colonnes infernales du général Turreau ravagent la Vendée et ses bordures. Le château de Briord, vide et scellé, n'est pas sur l'axe direct des destructions, mais son horizon se peuple de fumées. Les métairies, les paysans, l'économie du domaine : deux générations de main-d'œuvre décimées en quatre mois, pendant qu'à Nantes Carrier noie les suspects par barges entières.

Un château sous séquestre, un pays brûlé

À l'hiver 1793-1794, le château de Briord est vide, ses portes fermées par les agents du district de Nantes, ses biens inventoriés, son personnel dispersé

Son propriétaire, Joseph Charette, est mort depuis plus d'un an ; son homme de confiance, René Souchu, a été exécuté à l'été 1793.

Et pendant que la vieille demeure dort sous la neige, l'armée républicaine lance, à quelques dizaines de kilomètres au sud, la plus terrible des opérations punitives de la Révolution : les colonnes infernales du général Louis-Marie Turreau. Leurs feux embraseront, de janvier à mai 1794, tout le bocage vendéen et une partie du Pays de Retz. Briord n'est pas sur leur axe principal, mais son horizon se peuple de fumées.

Une génération entière de paysans, de fermiers, de métayers — ceux-là mêmes dont dépendait l'économie du domaine — meurt dans l'indifférence calculée d'un État qui a résolu de mettre fin « à la race des brigands ».

Turreau et son plan

Après l'écrasement de la Virée de Galerne — l'expédition des Vendéens au nord de la Loire qui s'était achevée par le massacre de Savenay, dans la nuit du 22 au 23 décembre 1793 (J'y reviendrai dans un prochain article du blog de Briord) , la Convention nationale décide d'en finir avec l'insurrection du sud-Loire.

Un nouveau général en chef de l'armée de l'Ouest est nommé le 21 décembre 1793 : Louis-Marie Turreau, officier dévoué à la Montagne, ancien adjudant-général à Mayence.

Turreau établit son quartier général à Nantes puis à Cholet. Il élabore, dans les premières semaines de janvier 1794, un plan de pacification militaire radical.

Son mémoire, daté du 17 janvier 1794, prévoit la division du théâtre d'opérations en douze colonnes convergentes, partant simultanément des places fortes qui ceinturent la Vendée militaire (Nantes, Ancenis, Saumur, Chinon, Thouars, Parthenay, La Rochelle, Les Sables, Challans).

Chaque colonne doit traverser le pays insurgé en ligne droite, brûler les villages, détruire les récoltes, abattre les bêtes, et — suivant l'expression des instructions « ne laisser derrière elle que cendre et silence ».

La Convention approuve le plan par décret du 1ᵉʳ février 1794. Les instructions transmises aux chefs de colonne — parmi lesquels Cordellier, Huché, Amey, Grignon, Duquesnoy — sont sans équivoque : tous les habitants rencontrés, hommes, femmes, enfants, doivent être considérés comme ennemis.

Les maisons sont à brûler. Les vivres non transportables sont à détruire. Les bestiaux sont à réquisitionner ou à abattre.

L'exécution : un pays en feu

Du 21 janvier au 17 mai 1794, les douze colonnes parcourent la Vendée et ses bordures. Les témoignages accumulés dans les archives départementales — rapports de chefs de colonne, plaintes des administrations civiles, correspondances des représentants en mission — dessinent une géographie systématique de la destruction. Des villages entiers sont incendiés. Des fuyards sont abattus sur les routes. Les paroisses sont vidées. Les églises, déjà désaffectées par la Révolution, servent parfois de lieux d'exécution collective.

Le bilan humain et matériel a été, depuis, âprement discuté. Les historiens contemporains convergent autour d'une estimation : entre 20 000 et 50 000 civils tués du seul fait des colonnes infernales, au nombre auquel il faut ajouter les morts par maladie, faim et froid survenus dans les semaines et les mois qui suivent. À cela s'ajoutent les destructions matérielles : plusieurs centaines de villages et de hameaux rayés du paysage, des milliers de métairies brûlées, une économie paysanne laminée pour deux générations.

Les historiens modernes ont renouvelé la lecture de l'événement. Anne Rolland-Boulestreau, dans Les colonnes infernales. Violences et guerre civile en Vendée militaire (Fayard, 2015), établit un tableau chronologique précis et souligne la variabilité des pratiques selon les chefs : Grignon et Cordellier particulièrement brutaux, d'autres plus hésitants devant les ordres d'extermination générale. Jean-Clément Martin insiste sur la dimension idéologique : les colonnes infernales sont l'aboutissement d'une logique où l'ennemi a été déclaré inassimilable, et où la guerre s'est détachée des cadres du droit commun pour entrer dans le registre de la destruction sociale.

Les colonnes dans le Pays de Retz

Le Pays de Retz, bien qu'il ait été l'un des principaux foyers de l'insurrection en 1793, n'est pas, à proprement parler, dans le périmètre des colonnes infernales telles que Turreau les a conçues. Celles-ci visent d'abord la Vendée intérieure — Mauges, bocage vendéen, Gâtine poitevine. Mais les franges nord du théâtre d'opérations concernent directement le Retz : la colonne partant de Nantes sous le commandement de Cordellier descend par Legé et Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, traverse le nord du bocage, et participe à la destruction des paroisses insurgées.

Les villages au sud du lac de Grand-Lieu — Saint-Lumine-de-Coutais, La Chevrolière, Paulx, Touvois — sont particulièrement touchés. Legé, qui avait été le quartier général de Charette de La Contrie pendant une partie de 1793, est pillé et partiellement brûlé en mars 1794. Machecoul, déjà affaiblie par les combats d'avril 1793, voit sa population diminuer encore.

Les paroisses situées plus au nord — Port-Saint-Père, Cheix-en-Retz, Rouans, Le Pellerin — ne sont pas épargnées par les destructions directes. Elles en subissent, en outre, les conséquences collatérales : afflux de réfugiés affamés, réquisitions systématiques, exécutions sommaires de suspects, épidémies.

Carrier à Nantes

Au même moment, une autre tragédie se joue à Nantes même, à une quinzaine de kilomètres seulement de Briord. Le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier, arrivé à Nantes le 7 octobre 1793, déploie un dispositif répressif d'une ampleur sans précédent contre les suspects entassés dans les prisons de la ville : celles du Bouffay, des Saintes-Claires, du Sanitat, des Petits-Capucins.

Parmi eux, prêtres réfractaires, anciens officiers nobles, paysans capturés lors des combats, mais aussi simples suspects nantais accusés de sympathie avec les insurgés.

De novembre 1793 à février 1794, Carrier organise les noyades de la Loire : des barges à fond mobile, chargées de prisonniers, sont coulées entre Trentemoult et Chantenay. Les « baptêmes républicains », les fusillades collectives au champ de Gigant, les exécutions sommaires forment un ensemble répressif dont les victimes se chiffrent à plusieurs milliers — les estimations les plus récentes (Alain Gérard) retiennent un chiffre situé entre 3 000 et 4 500 morts pour la seule période nantaise de Carrier.

Jean Bouchard, prêtre réfractaire de Joseph Charette à Briord sera, avec 89 autres religieux, victime de la première noyade de l'infame Carrier dans la nuit du 16 au 17 novembre 1793.

N'ayant aucune trace de ce que furent les vitraux originaux de la chapelle de Briord au 18ème siècle, j'ai pris la décision que les vitraux réalisés en 2026/2027 lors du grand chantier de restauration de la Chapelle de Briord rendraient hommage au père Jean Bouchard, martyr de Carrier - Eric Peters.

Rappelé par la Convention en février 1794, Carrier sera arrêté après Thermidor, jugé et guillotiné le 16 décembre 1794. Mais les traces de son action dans le paysage humain du Pays de Retz resteront durables : communautés décimées, familles disparues, tissu social délité.

La fin des colonnes

Turreau, pendant ce temps, poursuit ses colonnes jusqu'en mai 1794. Les résultats militaires sont discutables : les principaux chefs vendéens — Charette de La Contrie au sud, Stofflet au centre — sont toujours en campagne. Les destructions systématiques ont souvent radicalisé les paysans survivants au lieu de les soumettre. En avril, la Convention commence à reconsidérer sa stratégie.

Le 13 mai 1794, Turreau est démis de son commandement. Son successeur, Vimeux, adopte une approche plus conventionnelle. Après Thermidor (27 juillet 1794), l'atmosphère politique change radicalement : le gouvernement thermidorien cherche la pacification. Turreau lui-même est arrêté en septembre 1794, traduit devant un tribunal révolutionnaire, puis — singulier paradoxe — acquitté et même réintégré dans les cadres militaires sous le Directoire. Il mourra obscurément en 1816, ambassadeur à Washington sous l'Empire, rentré en France sous la Restauration.

Je dois ajouter, à titre personnel, que je trouve scandaleux qu'un tel individu voit toujours son nom honoré d'une présence sur l'un des piliers de l'arc de triomphe à Paris. Sans aller jusqu'à l'effacement, une mention de ses crimes de guerre de 1793/1794 , en marge de son patronyme, serait bienvenue.- Eric Peters.

La pacification effective, elle, attendra encore dix-huit mois : la paix de La Jaunaye signée avec Charette le 17 février 1795, puis la reprise des combats, enfin la capture et l'exécution de Charette en mars 1796 marqueront la fin de la première guerre de Vendée.

Les colonnes infernales et Briord

Briord ne figure dans aucun des rapports de chefs de colonne consultés. Le château, en 1794, est une grande maison vide, entourée de ses communs, de sa cour d'entrée aux piliers armoriés, l'ensemble complété de sa Chapelle et de son aumônerie . Rien ne laisse supposer qu'il ait été pillé par les troupes républicaines — son état, attesté par l'acte de vente de 1800, est celui d'une demeure délaissée mais debout.

Mais la paroisse de Port-Saint-Père subit, comme toutes les paroisses du Pays de Retz, l'onde de choc.

Les registres d'état civil conservés aux Archives départementales montrent, pour 1793-1795, une surmortalité considérable, avec des pics de décès coïncidant avec les épidémies de typhus et de dysenterie qui suivent les réquisitions et les mouvements de troupes.

Plusieurs fermiers du domaine sont portés disparus. Les métairies ne rapportent plus. Les étangs poissonneux que Joseph Charette avait si méticuleusement gérés sont partiellement asséchés, leurs vannes emportées par des crues sans entretien.

Quand, en 1800, la famille Dubois-Violette acquerra Briord, elle prendra possession d'un domaine où deux générations de main-d'œuvre ont été décimées, où la vigne n'a pas été taillée depuis sept ans, où les forêts ont été pillées.

La reconstruction sera longue. Ce n'est qu'à partir de 1828, sous l'impulsion du père et du fils Dubois-Violette, que le domaine retrouvera une vocation économique réelle avec une conserverie alimentaire et une pépinière exotique qui témoignent, à leur manière, du basculement d'une seigneurie d'Ancien Régime vers une propriété agricole modernisée.

Entre les deux moments, huit années de séquestre et quatre mois de colonnes infernales ont suffi à défaire cinq siècles de patient enracinement.

Mais Briord s'est toujours relevé.

Depuis Mars 2022, sous l'impulsion du projet Terre de Briord, c'est encore une fois la renaissance qui l'emporte pour ce domaine pluriséculaire dont la résilience est la caractéristique principale de son destin tourmenté.


Sources consultées

Archives départementales de Loire-Atlantique : série L, administrations et tribunaux révolutionnaires ; série Q, biens nationaux; registres d'état civil de Port-Saint-Père (5 E 137) et des paroisses voisines. Archives nationales, Paris, série AF II (Comité de salut public, armées de l'Ouest) ; série D XLIII (missions des représentants en mission). Archives de la Guerre, Vincennes (B5, correspondance des armées). Anne Rolland-Boulestreau, Les colonnes infernales. Violences et guerre civile en Vendée militaire, Fayard, Paris, 2015. Jean-Clément Martin, La Vendée et la Révolution, Perrin, Paris, 2007, et Nouvelle histoire de la Révolution française, Perrin, 2012. Alain Gérard, Par principe d'humanité... La Terreur et la Vendée, Fayard, Paris, 1999. Reynald Secher, La Vendée-Vengé : le génocide franco-français, PUF, 1986 (thèse polémique). Frantz Funck-Brentano, La guerre de Vendée, Hachette. Émile Gabory, Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, coll. Bouquins, rééd. 2009. Société d'histoire du Pays de Retz, Revue, numéros consacrés à la période révolutionnaire ; hors-série Le Pays de Retz dans la guerre de Vendée.

Rédigé par Eric Peters le 11 septembre 2026