Il conçut les colonnes infernales, écrivit qu’il entendait « tout incendier », et laissa derrière lui un pays exsangue. Il mourut dans son lit, baron d’Empire et grand officier de la Légion d’honneur. Son nom est gravé sous l’Arc de triomphe.
Machecoul est à onze kilomètres de Briord.
En janvier 1794, elle figure sur une liste : celle des treize communes que les colonnes du général Turreau ont ordre d’épargner, parce qu’elles servent de points de ralliement. Tout le reste doit brûler.
C’est par cette liste que le pays de Retz entre dans l’histoire des colonnes infernales, du côté des rescapés par consigne, ce qui n’est pas la même chose qu’épargné.
Louis-Marie Turreau naît en 1756. Sa carrière est celle, foudroyante, des officiers de la Révolution : adjudant général le 7 juin 1793, général de brigade le 30 juillet, général de division le 18 septembre.
Trois grades en trois mois !
Politiquement, il est proche des Montagnards et des sans-culottes.
À la fin de 1793, l’Armée catholique et royale vient d’être anéantie lors de la virée de Galerne. La Convention lui confie l’armée de l’Ouest, avec pour mission d’en finir.
Le pays est déjà saigné.
On a fusillé deux mille Vendéens à Angers, quinze cents à Noirmoutier, dix-huit cents aux carrières de Gigant près de Nantes ; le représentant en mission Carrier a fait noyer des milliers de personnes dans la Loire. L’insurrection semble matée. Turreau juge que cela ne suffit pas.
Le 15 janvier 1794, il écrit aux représentants en mission :
Mon intention est de tout incendier et de ne préserver que les points nécessaires à établir nos cantonnements propres à l’anéantissement des rebelles, mais cette grande mesure doit être prescrite par vous. Je ne suis que l’agent du Corps législatif, que vous devez représenter en cette partie.
Le lendemain, 16 janvier, il pose une seconde question , celle qui fait de cette correspondance un document sans équivalent. Il demande aux représentants Francastel, Bourbotte et Louis Turreau, son cousin, de se prononcer sur « le sort des femmes et des enfants ». Et il ajoute :
S’il faut les passer tous au fil de l’épée, je ne puis exécuter une pareille mesure sans un arrêté qui mette à couvert ma responsabilité.
La lettre reste sans réponse. Turreau lance ses colonnes quand même.
Le 19 janvier 1794, la Convention et le Comité de salut public lui donnent carte blanche.
Le dispositif est conçu avec son chef d’état-major, le général Robert, vingt-six ans, ancien comédien du théâtre de Tours !
Six divisions de deux colonnes chacune balaient d’est en ouest les territoires insurgés du Maine-et-Loire, de la Loire-Inférieure, de la Vendée et des Deux-Sèvres.
Les ordres sont explicites : exterminer tous les « brigands » ayant participé à la révolte, femmes et enfants inclus ; faire évacuer les populations neutres ou patriotes ; saisir les récoltes et les bestiaux ; incendier les villages et les forêts.
Treize communes sont exemptées, comme points de départ ou de ralliement : Saint-Florent, Luçon, Montaigu, La Châtaigneraie, Sainte-Hermine, Machecoul, Challans, Chantonnay, Saint-Vincent-Sterlanges, Cholet, Bressuire, Argenton et Fontenay-le-Comte.
Treize points sur un territoire qui va de Saumur à la mer et d’Angers à Niort.
De janvier à mai 1794, les colonnes quadrillent le pays. Les ordres de Turreau ne sont pas appliqués de la même façon par tous ses généraux : certains tentent de limiter les exactions, d’autres ravagent tout sur leur passage — incendies, pillages, viols, tortures, massacres de populations sans distinction d’âge, de sexe ni d’opinion politique, patriotes compris.
Le 28 février 1794, en représailles d’une attaque de Charette, les colonnes des généraux Cordellier-Delanoüe et Crouzat massacrent en une seule journée, aux Lucs-sur-Boulogne, cinq cent soixante-trois femmes, enfants et vieillards.
Le bilan total ne sera jamais établi avec certitude. Les historiens s’accordent sur un ordre de grandeur de trente mille à cinquante mille morts pour les seules colonnes.
Et le résultat militaire est l’inverse de celui recherché : les massacres poussent la population à se soulever de nouveau. Charette, Stofflet, Sapinaud et Marigny relancent la guerre, gâchant la victoire que les républicains avaient remportée en décembre 1793. C’est dans ce contexte que se livrent, autour de Port-Saint-Père, les derniers combats pour le pont de l’Acheneau.
L’extrême brutalité des colonnes est dénoncée par les patriotes locaux eux-mêmes et par certains représentants en mission. Ses méthodes ayant conduit à un fiasco militaire, Turreau est rappelé au mois de mai 1794. Il est nommé deux jours plus tard gouverneur de la place de Belle-Île, puis arrêté le 28 septembre 1794.
Il passe une année en prison et met ce temps à profit pour rédiger ses Mémoires pour servir à l’histoire de la Vendée. Il refuse l’amnistie du 4 brumaire an IV — le 26 octobre 1795 — afin d’être réhabilité sans équivoque. Il le sera.
La suite est une carrière tranquille. Grand officier de la Légion d’honneur le 14 juin 1804. Ministre plénipotentiaire de la France à Washington de 1803 à 1811. Baron de l’Empire le 13 mars 1812, sous le nom de baron de Linières. Chevalier de Saint-Louis en 1814 — il meurt en 1816 avant que la croix ne lui soit remise.
La Restauration ne l’a poursuivi ni pour les colonnes infernales, ni pour rien d’autre. Il meurt dans son lit.
On rapporte que Louis XVIII, songeant à se rendre en Vendée entouré de quelques personnalités, aurait envisagé d’y emmener Turreau, et que son entourage l’en aurait dissuadé d’un mot. L’anecdote est souvent citée ; sa source n’est pas établie, et il faut la tenir pour ce qu’elle est , une tradition, non un document.
Le nom TURREAU est gravé sous l’arc de triomphe de l’Étoile, pilier Est, quinzième colonne. Il figure parmi les six cent soixante noms de généraux de la Révolution et de l’Empire que Louis-Philippe y fit inscrire en 1836.
Cette présence est régulièrement contestée. Des associations mémorielles vendéennes, des élus et des historiens en demandent le retrait, au motif qu’un monument national ne saurait honorer l’auteur d’un plan d’extermination visant explicitement les femmes et les enfants.
D’autres objectent que les noms de l’Arc récompensent des faits d’armes extérieurs, non des services intérieurs ; que Turreau a servi à Hohenlinden et ailleurs ; et qu’ouvrir la liste à réexamen reviendrait à réécrire, nom par nom, un monument de 1836 selon les jugements de notre temps.
La querelle recouvre une autre, plus vaste : celle du mot qu’il faut employer.
Depuis les travaux de Reynald Secher dans les années 1980, une partie des historiens parle de génocide ; d’autres, dont Jean-Clément Martin, récusent le terme et parlent de massacres de masse, de crimes de guerre ou de « populicide », mot employé dès l’époque par Gracchus Babeuf.
Le débat n’est pas clos et ne le sera probablement pas.
Cela n'interdit pas d'avoir une opinion. La mienne est que, sans aller jusqu'à l'effacement d'une inscription appartenant à l'Histoire, qu'on apprécie ou pas le fait, la moindre des choses serait, soit d'y ajouter mention des crimes commis par Turreau en 1794 ou à défaut, de remettre aux visiteurs une fiche explicative commentant l'histoire personnelle complète de chacun de ceux dont le nom figure sur ce monument majeur de l'Histoire de France - Eric Peters.
Ce que les documents établissent, en revanche, ne prête pas à discussion : le plan, les ordres écrits, la question posée sur le sort des femmes et des enfants, l’absence de réponse, et le fait que les colonnes soient parties quand même.
Turreau n’est jamais venu à Briord. Il n’a rien à voir directement avec le domaine, et c’est précisément là que sa présence se justifie, même si je n'aime pas du tout le personnage. Pour essayer de découvrir et comprendre l'Histoire de la Terre de Briord, il faut, je crois, ressentir les époques, les conditions et les personnages qui firent ces époques, du moyen-âge aux années folles. Libre à chacun de fixer la limite de ses recherches.
En 1794, Le château a traversé ces mois-là, son propriétaire, Joseph Charette de Briord qui fut emprisonné a plusieurs reprises en 1792 s'éteindra à la fin de la même année. il ne connaitra pas la grande tourmente ; le pays de Retz fut parcouru par les colonnes ; Machecoul, à onze kilomètres, transformée en point d’appui.
Comprendre ce que fut Briord en 1794 suppose de savoir qui décidait, à quatre-vingts lieues de là, de ce qui devait brûler ou rester.
Jean-Clément Martin, La Vendée et la France et travaux ultérieurs sur la guerre de Vendée. Reynald Secher, Le Génocide franco-français : la Vendée-Vengé, Presses universitaires de France, 1986. Jacques Hussenet (dir.), « Détruisez la Vendée ! » Regards croisés sur les victimes et destructions de la guerre de Vendée, Centre vendéen de recherches historiques, 2007. Alain Gérard, Vendée : les archives de l’extermination, Centre vendéen de recherches historiques, 2013. Jean Tulard (dir.), Dictionnaire Napoléon. Louis-Marie Turreau, Mémoires pour servir à l’histoire de la Vendée, rédigés en détention, 1794-1795. Correspondance de Turreau avec les représentants en mission, 15 et 16 janvier 1794. Relevé des noms gravés sous l’arc de triomphe de l’Étoile, pilier Est.