Terre de Briord

René Souchu

Il fut, pendant des années, l’homme de loi des Charette de Briord. Il devint, en mars 1793, celui qui tint Machecoul quarante jours et y fit couler le sang. Son propre camp l’a désavoué ; les républicains l’ont décapité sur un affût de canon. René Souchu est sans doute l'une des figures les plus sombres que le domaine ait approchée.

Il y a, dans l’histoire d’un domaine, des noms qu’on aimerait pouvoir retrancher.

Celui de René Souchu en est un. Il n’a jamais possédé Briord, il n’y a rien bâti ; il y a seulement travaillé, des années durant, comme homme de loi de la famille. Cela suffit à l’inscrire dans cette histoire, et l’honnêteté commande de l’y laisser.

L’homme de loi du château

René-François Souchu naît en Touraine. en novembre 1752 semble t'il.

Avant la Révolution, il est procureur fiscal des Charette , cette charge d’officier seigneurial qui consistait à requérir au nom du seigneur devant sa juridiction, à poursuivre les infractions, à veiller sur les droits et les revenus du fief.

C’était l’homme qui connaissait les titres, les aveux, les contentieux, et qui savait où se trouvait chaque borne. Il exerce ces fonctions jusqu’en 1787, pour l’oncle de François-Athanase Charette de La Contrie, et les sources le désignent comme l’ancien procureur fiscal de Joseph Charette de Briord

Il devient ensuite receveur des gabelles : le percepteur de l’impôt sur le sel, l’une des charges les plus détestées de l’Ancien Régime.

On ne se fait pas d’amis dans ce métier 😊

Le passage à la Révolution

Souchu ne se retire pas quand l’Ancien Régime tombe : il se replace. Le 2 mars 1791, il devient chef de bureau dans l’administration du district de Machecoul. Le 10 mars 1791, il prête serment comme avoué. Il occupe ces fonctions jusqu’aux premiers mois de 1792.

Autrement dit : l’officier du seigneur devient fonctionnaire de la Révolution, sans transition apparente.

Les historiens qui se sont penchés sur son cas le décrivent comme un petit propriétaire local ayant exercé de nombreux métiers, et connu pour son mauvais caractère.

Ce qui bascule

Trois faits, entre 1792 et le début de 1793, précipitent la rupture.

Les perquisitions menées au château de Briord mettent au jour des armes et des munitions. Elles valent à Joseph Charette de Briord ses premiers ennuis judiciaires, puis son emprisonnement à la fin de 1792. L’exécution de Louis XVI, en janvier 1793, achève de fermer les portes. La persécution des prêtres réfractaires soulève le pays de Retz.

Puis vient le décret de levée en masse du 23 février 1793, qui réclame trois cent mille hommes. C’est l’étincelle.

Machecoul, 11 mars 1793

Le 11 mars 1793, Machecoul se soulève. Les insurgés s’emparent de la ville, chef-lieu de district et centre d’un commerce de grains prospère, peuplée de bourgeois, d’administrateurs et de marchands.

René Souchu apparaît en première place parmi leurs chefs. Il met en place un comité royaliste et tient la ville une quarantaine de jours.

Pendant ce temps, on massacre.

Le nombre des victimes n’est pas établi et ne le sera probablement jamais. Le conventionnel Goupilleau avance 575 morts ; Boullemer, 552 ; d’autres évaluations vont de 160 à 800. Les républicains qui entrent dans la ville le 22 avril découvrent la fosse commune et dénombrent environ 150 corps.

Selon l’officier républicain Jean-Conrad Wieland, neuf personnes avaient été mises à mort le matin même.

Charette, dont l’autorité n’était pas encore assise à cette date, ne semble avoir été informé des massacres. Lors de son procès, après sa capture, rien ne lui sera d'ailleurs reproché à ce sujet.

Le 22 avril 1793

Ce jour-là, le général Beysser marche sur Machecoul avec trois mille hommes. Il livre d’abord un premier combat à Port-Saint-Père, à la porte de Briord, puis attaque la ville. Les insurgés, dont le moral est bas, se débandent dès que les républicains battent la charge. Charette se replie sur Legé avec très peu d’hommes ; l’artillerie reste sur place, faute d’affûts pour l’emporter.

Souchu, lui, ne fuit pas. Il se présente au général Beysser avec une cocarde tricolore et se fait passer pour un patriote, se félicitant de l’arrivée des troupes.

Il est reconnu par l’un de ses anciens prisonniers, et dénoncé. Il tente alors de s’enfuir, un habitant le cache un moment, mais une patrouille le surprend au moment où il escalade un mur.

Il est décapité sur-le-champ, de deux coups de hache d’un sapeur, sur l’affût d’un canon.

Aucun jugement, aucune forme. Avant de mourir, il aurait livré le récit exact de ce qui s’était passé à Machecoul depuis le 13 mars, et ses listes de proscription.

Ce que Briord en retient

Souchu n’a pas été seulement tué par ses ennemis : il a été désavoué par son propre camp. Les mémorialistes vendéens eux-mêmes le désignent comme un égorgeur, et les chefs de l’insurrection ont tenu à s’en séparer. Sa mémoire est restée sinistre des deux côtés de la ligne.

Reste, pour Briord, une question qui n’a pas de réponse commode : cet homme avait servi le domaine. Il en connaissait les terres, les gens, les comptes.

Rien dans les archives ne permet d’imputer au château la moindre part dans ce qu’il fit à Machecoul, Joseph Charette de Briord était alors décédé, mais rien non plus ne permet d’effacer que le procureur fiscal de Briord et le maître de Machecoul furent le même homme.


On ne choisit pas les figures que l’histoire d’un lieu traîne avec elle.

On peut seulement refuser de les taire.




Sources consultées

Jean-François Caraës, « René Souchu et l’insurrection de mars 1793 à Machecoul », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, t. 130, 1994-1995, p. 153-171. Jean-Clément Martin, « Histoire et polémique, les massacres de Machecoul », dans Révolution et Contre-Révolution en France de 1789 à 1989, Presses universitaires de Rennes. Lionel Dumarcet, François-Athanase Charette de La Contrie : une histoire véritable, Les 3 Orangers, 1998. Jacques Hussenet (dir.), « Détruisez la Vendée ! » Regards croisés sur les victimes et destructions de la guerre de Vendée, Centre vendéen de recherches historiques, 2007. Pierre-Suzanne Lucas de La Championnière, Mémoires d’un officier vendéen, 1793-1796, Les Éditions du Bocage, 1994. Témoignage de l’officier républicain Jean-Conrad Wieland. Relevés de Goupilleau et de Boullemer sur le nombre des victimes.