Plus de deux cents châteaux et manoirs jalonnent l'actuelle Loire-Atlantique. Folies nantaises du XVIIIᵉ, manoirs médiévaux, forteresses ducales : Briord résume à lui seul plusieurs de ces catégories, du manoir de Pierre Landais (1469) au château néoclassique de Joseph Charette (1770).
Briord parmi les châteaux du DEPARTEMENT
La Loire-Atlantique compte plus de deux cents châteaux et manoirs — dont une centaine protégés au titre des Monuments historiques.
Parmi eux, Briord, au Port-Saint-Père, occupe une place particulière :
Inscrit à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques par arrêté du 23 octobre 1980 (façades, toitures, escalier intérieur avec sa rampe en fer forgé), son site est inscrit dès le 15 février 1977. Il incarne la catégorie des « folies nantaises » — ces résidences campagnardes édifiées ou transformées par la bourgeoisie marchande et la noblesse au XVIIIe siècle pour s'évader de Nantes.
Mais Briord, à bien y regarder, n'est pas seulement une folie : c'est aussi une châtellenie médiévale, un manoir fortifié du XVe siècle, un laboratoire d'innovations agricoles du XIXe.
Il résume à lui seul plusieurs catégories de l'architecture castrale du département.
Un département châtellenique
La densité castrale de la Loire-Atlantique (ancienne Loire-Inférieure, créée en 1790 à partir de l'ancien comté nantais) s'explique par quatre facteurs historiques : la longue position frontière entre Bretagne et Poitou, puis entre Bretagne et royaume de France ; la richesse agricole du pays (vignes, bocage, marais salants) qui a permis de nombreuses fortunes locales ; la proximité du grand port de Nantes, source de capitaux à investir dans les terres ; et les vastes forêts ducales puis royales, qui ont donné lieu à des fiefs de chasse et à des résidences aristocratiques.
On distingue schématiquement cinq générations de châteaux dans le département
1. Les forteresses médiévales (XIe-XIIIe siècles)
Rares sont les châteaux forts d'origine féodale primitive encore debout en Loire-Atlantique. Les guerres franco-bretonnes, les conflits entre la maison de Montfort et la maison de Penthièvre au XIVe siècle, puis la grande reconstruction ducale du XVe siècle ont rasé ou transformé la plupart des édifices antérieurs.
Subsistent quelques vestiges spectaculaires : le château de Clisson, dont le donjon primitif remonte au XIe siècle et qui fut le fief puissant de la famille Clisson dont Olivier V fut connétable de France ; le château de Châteaubriant, forteresse d'origine médiévale profondément remaniée au XVe siècle ; les vestiges de la vicomté de Loyaux, démembrée à la fin du Moyen Âge et dont Briord dépendait en partie.
2. Les manoirs ducaux (XIVe-XVe siècles)
Sous les ducs de Bretagne, la noblesse bretonne médiane multiplie la construction de manoirs fortifiés. L'archétype en est une cour fermée en quadrilatère, entourée de douves, avec un logis en fond de cour, des communs en retour d'angle, et une muraille au-devant percée d'une porte à pont-levis. Plusieurs de ces manoirs bretons contemporains sont parfaitement conservés et forment un corpus cohérent. On citera : le Plessis-Josso à Theix (Morbihan), édifié par Alain de Rosmadec, chambellan du duc ; le Bois-Orcan à Noyal-sur-Vilaine (Ille-et-Vilaine), œuvre de Julien Thierry, maître des monnaies et argentier de François II ; le Gué-de-l'Isle à Saint-Étienne-du-Gué-de-l'Isle (Côtes-d'Armor), édifié par Éon puis Olivier de Rohan ; et l'Étier à Béganne (Morbihan), construit par Guyon de Carné, receveur et trésorier général de Bretagne — et qui fut aussi possédé par Pierre Landais.
Le manoir de Briord, édifié ou fortifié par Pierre Landais après 1469, appartenait à cette famille architecturale. Aveu de 1478 : « douver, clorre et fortiffier, par forme de douves et fossez ». Le logis a disparu à la fin du XVIIIe siècle lorsque Joseph Charette fit reconstruire le château classique, mais les communs ont subsisté au moins jusqu'à la Restauration. Seules les douves restent aujourd'hui aux trois-quarts.
3. Les châteaux Renaissance et classiques (XVIe-XVIIe siècles)
La Loire-Atlantique est relativement peu dotée en châteaux Renaissance comparée à la Touraine. Les plus remarquables sont le château de Goulaine à Haute-Goulaine, La Bretesche à Missillac (reconstruit au XVIe siècle), et surtout Ranrouët à Herbignac (rare forteresse fluviale préservée).
Au XVIIe siècle, le château de La Bénatière (Sautron), le château du Deffay (Pontchâteau), et plusieurs grandes maisons classiques commencent à apparaître dans la campagne nantaise. C'est la transition vers les folies du XVIIIe.
4. Les folies nantaises (XVIIIe siècle)
Le XVIIIe siècle est le grand moment de l'architecture castrale en Pays nantais. La bourgeoisie marchande enrichie par le commerce atlantique — armateurs, négociants, membres de la Chambre des comptes et du présidial — fait construire ou reconstruire, autour de Nantes, des résidences campagnardes au goût du jour. L'appellation « folie nantaise », popularisée par l'historienne Marie-José Charriot-Guillet dans son ouvrage de référence (1995), désigne précisément ces maisons de plaisance, généralement d'une quinzaine de pièces, dont les propriétaires résidaient à Nantes l'hiver et à la campagne l'été.
Les caractéristiques architecturales : composition classique régulière (avant-corps central sous fronton triangulaire ou pavillon, pavillons latéraux à peine saillants) ; décoration sobre (chaînages de tuffeau, agrafes sculptées dans le style rocaille, clés de linteaux) ; perron en fer à cheval ; rampe en fer forgé ; toitures différenciées.
Parmi les plus belles folies nantaises, on retient :
— La Gibraye à Saint-Sébastien-sur-Loire, daté de 1763 ; — Les Jamonières à Saint-Philbert-de-Grandlieu, édifiée par Louis-Marie Juchault entre 1763 et 1772 ; — La Morlière à Orvault ; — Aux à La Montagne ; — Le Fort à Saint-Joseph-de-Porterie ; — La Classerie à Rezé.
Et bien sur, sans aucun partie pris, la plus belle de toutes : BRIORD
Plusieurs de ces constructions sont attribuées à Jean-Baptiste Ceineray (1722-1811), l'architecte De Nantes qui, de 1754 à 1780, a profondément transformé la ville (plan d'urbanisme du quartier Graslin avec Mathurin Crucy, démolition des remparts, aménagement des quais Brancas et Flesselles, construction de la nouvelle Chambre des comptes). Ceineray est emblématique du style classique rigoureux de la fin de l'Ancien Régime. On lui attribue, sans preuve documentaire absolue, la conception du château de Briord — reconstruit par Joseph Charette en 1770 selon la date rapportée par Ogée en 1778.
La différence entre Briord et la plupart des autres folies est cependant notable : Briord est une résidence principale, non une résidence d'été. Joseph Charette y vivait presque toute l'année — ce qui explique la distribution intérieure originale du château, avec ses deux appartements séparés (celui du maître à l'ouest, celui des hôtes à l'est), dont on ne retrouve l'équivalent dans aucune autre folie nantaise.
5. Les transformations du XIXe siècle
La bourgeoisie du XIXe siècle — industrielle à partir des années 1830, politique sous la IIIe République — continue d'acquérir et de transformer les châteaux de la région. Les transformations ne sont plus celles de la reconstruction : elles consistent à moderniser des bâtiments anciens (confort sanitaire, chauffage, électricité) et parfois à leur ajouter des éléments néo-médiévaux ou néo-classiques qui en modifient la silhouette.
C'est exactement le cas à Briord. Le comte Michel-Adolphe Pelet de Lautrec, châtelain de 1850 à 1885 par son mariage avec Mathilde Pantin de La Guère, fait édifier en 1866 une tour flanquante à demi engagée sur la façade postérieure, à l'imitation du style médiéval. Puis Jean-Simon Voruz, acquéreur en 1885 pour son petit-fils Jean-Baptiste Étienne, fait surélever cette tour d'un niveau en 1887 et la coiffer d'un dôme à lanternon — transformation plus heureuse que la poivrière initiale. Voruz modernise aussi l'intérieur : château d'eau, moteur à pétrole pour pompe et électricité, calorifère, carreaux de ciment, nouvelle rampe d'escalier en fer forgé et tôle soudée ornée de trophées militaires. Jean-Baptiste Étienne, enfin, fait aménager au début du XXe siècle une salle de chasse néo-gothique au sous-sol (à l'emplacement de l'ancienne cuisine XVIIIe) et fait construire, à la place de l'ancien moulin à eau, un chalet de pêche Art nouveau dessiné par l'architecte Georges Lafont, avec des peintures murales de Jean-René Marie de Ville d'Avray (1910).
Lafont, architecte de la Belle Époque nantaise
Georges Lafont (1847-1924), né à Nantes, élève de Charles Questel à l'École des beaux-arts de Paris, est l'une des figures architecturales majeures de la Belle Époque nantaise. Il exerce principalement dans deux domaines — l'architecture hospitalière (centre marin de Pen-Bron, hôpitaux de Saint-Nazaire, du Loroux-Bottereau) et l'architecture balnéaire (près de 300 villas à La Baule, dont sa propre villa-atelier Symbole). Il est aussi l'auteur du théâtre de Quimper, du manoir de Port-Joli à La Montagne pour son ami Sébastien de Boishéraud, et de plusieurs immeubles de rapport à Nantes.
Lafont est connu aussi pour avoir fondé et animé la société artistique et littéraire « Le Clou », qui se réunissait de 1884 à 1910 dans son atelier de la rue de la Rosière d'Artois. Les séances réunissaient une joyeuse compagnie de bourgeois nantais (industriels, négociants, professions libérales) pour des conférences, projections, concerts, représentations théâtrales. Fernand Voruz, fils de Jean-Simon, en faisait partie ; son cousin Jean-Baptiste Étienne y fut admis en 1893. Lafont est cité à Briord en 1895 (à l'occasion du rallye-paper du Club des cyclistes de Nantes) et en 1896 aux obsèques de Voruz. Son influence sur la silhouette contemporaine du château est donc probable, sinon certaine.
Les châteaux aujourd'hui
Aujourd'hui, le patrimoine castral de Loire-Atlantique est diversement préservé. Quelques grands châteaux sont des musées ou des sites touristiques majeurs (château des Ducs de Bretagne à Nantes, Clisson, Châteaubriant). D'autres sont restés dans des familles anciennes. Beaucoup ont été convertis en hôtels, centres de séminaires, ou restaurants. Certains, hélas, ont été démolis au XXe siècle par pression foncière ou par ruine.
D'autres traversent des périodes d'abandon avant de revivre. Briord, dont la chapelle s'est effondrée à la fin du XXe siècle avant d'être mise hors d'eau, dont les piliers et sculptures de la grille d'entrée ont un temps disparu, dont le lanternon du dôme a dû être déposé en raison de la menace de chute, est l'un de ceux-là. Depuis le 12 février 2022, le domaine est propriété d'Eric Peters, qui porte le projet Terre de Briord avec une "armée" de bénévoles qu'il a baptisé - Les Volontaires de Charette : restauration patrimoniale, mise en valeur historique, travail sur les archives — c'est le chapitre contemporain d'une longue histoire qui court de 1225 à aujourd'hui.
Sources consultées
Marie-José Charriot-Guillet (photographies de Bernard Renoux), Les Folies nantaises, éditions Coiffard, Nantes, 1995. Claude Mignot et Monique Chatenet (dir.), Le manoir en Bretagne, 1380-1600, Paris, CNRS Éditions, 1993. Christel Drouard et Jean Kerhervé, Manoirs, une histoire en Bretagne, Locus Solus, Châteaulin, 2021 (2 vol.). Erwan Le Franc, « L'invention d'un château au XVIIIe siècle : le château de Loyat, 1707-1718 », Bulletin et mémoires de la Société polymathique du Morbihan, t. 143, 2017, p. 39-80. Maria Del Carmen Marquez Gomez, « Les maisons Grou : trois formes d'architecture à Nantes au XVIIIe siècle », Histoire de l'art, n° 54, 2004, p. 87-102. Le livre - Le château de Briord Excentrique folie nantaise Port Saint-Père - Jean François Carraes - Préface Eric Peters - Edition La Geste.Frédéric Créhalet, « L'Atelier de l'architecte Georges Lafont (1847-1924) », Bulletin SAHNLA, t. 154, 2019, p. 251-280. Albert Maumené, « Le château de Briord », La vie à la campagne, 1911Base Mérimée du ministère de la Culture (inventaire des monuments historiques). Direction régionale des affaires culturelles Pays de la Loire, fiches d'inventaire.





